Publié le 09/09/2016 à 10:43

Le désenchantement du monde

Mode, norme, identification, l’uniformisation de la pensée en question au Théâtre des marionnettes de Genève

 


Un rhinocéros traverse la place du village. Puis un autre, et encore un. Les hommes sont frappés par un mal inconnu qui les transforme en rhinocéros. Est-ce parce qu’a trois ou quatre ans, la mère d’Eugène Ionesco l'emmène au Luxembourg voir Guignol où il demeure comme interdit, "fasciné" dit-il, alors que tous les enfants rient aux éclats, que ses écrits sont autant de farces violemment dramatiques? A la tête du Théâtre des Marionnettes de Genève, Isabelle Matter enfourche le Rhinocéros d’Eugène Ionesco (1958), une reprise d’une création réalisée en 2011 en coproduction avec Saint-Gervais Genève-Le Théâtre et Le Teatro Nacional de Bogotá. Retour sur les motivations qui l’on amenées à la création de cette œuvre-phare du "Théâtre de l’absurde" à voir au TMG du 15 au 25 septembre 2016.

 

 

Est-ce le référendum sur la nouvelle loi fédérale sur la surveillance qui vous a amené à vous replonger dans cette œuvre créée en 2011 dans le cadre d’un projet artistique mené avec la Colombie?

Pas en particulier, mais il participe de ce climat général de l’hypersécuritaire qui nous rend très sensibles, voire radicaux pour certains; de cette folie djihadiste d’un côté et de l’autre celle de l’islamophobie, toutes deux virulentes. On parle de belles valeurs comme la liberté ou l’égalité tout en créant des sociétés à deux vitesses où des états d’urgence se prolongent indéfiniment. C’est cette situation de contagion dans un monde en déraison totale qui me tient à cœur d’évoquer à travers Rhinocéros. De cette société qui lâche les valeurs chères à l’humanisme à la base de nos démocraties comme la foi en l’esprit, au raisonnement ou juste aux nuances. Je pense qu’on vit dangereusement aujourd’hui en regard des présidents qui ont la cote et des mouvements qui prônent la fermeté et l’individualité dans son côté violent et non celle de la liberté individuelle que défend Ionesco; un sentiment qu’il avait pu sentir émerger durant la seconde guerre mondiale.

 

58 ans après la sortie de cette pièce, comment traite-t-on de ce problème de l’uniformisation de la pensée?

Ionesco est un des auteurs d’avant-garde à avoir déconstruit le théâtre bourgeois en vogue à l’époque, mais cette pièce est très classique dans sa construction que ce soit dans l’évolution de l’intrigue ou dans la caractérisation des personnages, que je ne souhaitais pas déformer. Ici, trois archivistes, métaphore ironique du théâtre comme gardien de la mémoire, déballent la fable de Ionesco des cartons poussiéreux et en exhibent les personnages, dernières traces d’une humanité en voie de disparition. Comme le dernier exemplaire de son espèce, Bérenger, anti-héros organique, est sorti de son bocal et mis en jeu.

Depuis 2011, le jeu a gagné en profondeur. Nous sommes allés chercher l’intensité dans le rythme et les intentions, dans la distance notamment, allant plus vers le cauchemardesque et l’inquiétude que le grotesque. Car il n’est pas question de personnalités psychologiques, mais plutôt de la mécanique de contagion cachée derrière qui est mise en avant dans cette pièce. Comment chacun se laisse séduire à sa façon, même l’intellectuel qu’on pense doté d’outils contre la séduction d’idées simplistes est aussi potentiellement visé. La spirale de la mouvance est capable d’emmener chacun à adhérer à un idéalisme basé sur le rejet de l’autre et sur des valeurs plus animales qu’humaines.

 

Sous couvert d’absurde, l’auteur offre un théâtre didactique. Quelles affinités entretenez-vous avec l’univers ionescien?

Ionesco se livre jusqu’au plus profond de son être: ses questionnements, sa répulsion épidermique des mouvements de masses et à tout ce qui nous emporte le jugement personnel. Je me retrouve dans son individualisme perspicace, son côté pessimiste désillusionné, dont l’art lui permettait d’évacuer ses plus sombres cauchemars pour le soulager. A l’instar de Ionesco, la création théâtrale me permet d’imaginer un monde différent où on essaye de trouver d’autres possibles.

En tant que marionnettiste, je cherche toujours à avoir de la matière à donner à mes créatures et l’écriture de Ionesco s’est révélée comme une évidence tant dans le choix d’un monde fantastique que dans celui des mots et des formulations. Ces derniers, utilisées de manière décalées, expriment clairement la pensée de l’auteur sur les abus de langage de ceux qui maîtrisent la pensée et la détourne. Comme Jean, l’ami "philosophe" de Bérenger l’explique à l’acte II: «L'humanisme est périmé, vous êtes un vieux sentimental ridicule!». Dans cette mise au jour des différents niveaux de la manipulation, la marionnette travaillée à vue répond à merveille.

 

 

A ce titre, les marionnettes que vous avez conçues avec Leah Babel "grandissent" avec l’intrigue, en même temps que la pandémie de "rhinocérite".

Nous avions envie de suivre le mouvement de l’intrigue donné par l’auteur en commençant par le niveau macrosocial du premier acte où les personnages d’une petite ville entretiennent des rapports plutôt distants. Par exemple ils ne s’appellent pas par leurs prénoms, mais par leurs fonctions (N. B.: ils sont nommés ainsi par l’auteur, sauf Jean, Bérenger et Daisy). Ils sont représentés par des petites poupées manipulées du bout des doigts par les comédiens. Dans le deuxième acte, les rapports sont plus personnels, on les découvre dans leur quotidien, au travail. La taille des personnages augmente un peu devenant celui d’une marionnette à main, unissant toujours plus l’homme à la marionnette. Dans le troisième et dernier acte, les marionnettes portées se rapprochent concrètement de la dimension humaine offrant toujours plus de réalisme aux rapports intimes des personnages qui s’y déploient par l’action directe des comédiens prêtant une main, une jambe, voire plus à leurs personnages.

 

 

Comment le héros anti-héros, Bérenger, se protège-t-il de cette épidémie?

Béranger n’a pas de volonté préexistante qu’il aurait dans un système de pensée ou un autre. Il écoute simplement ce que lui disent ses tripes. Il sent que quelque chose ne va pas autour de lui. Peut-être suit-il sa voix intérieure parce que son personnage est le moins social, le moins intégré dans un système collectif? Seul "survivant", le doute l’atteint comme tout à chacun. Entre le poids du groupe et la volonté d’être intégré, ses derniers mots en disent long sur sa détermination: «Je ne capitule pas».

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Rhinocéros d’Eugène Ionesco, mise en scène Isabelle Matter - Théâtre des Marionnettes de Genève du 15 au 25 septembre 2016.

Renseignements et réservations au +41.22.807.31.07 ou sur le site www.marionnettes.ch

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