Publié le 28/08/2017 à 11:19

Le Cinéma-Théâtre de Marc Hollogne

«Quand j’étais gamin j’adorais Chaplin, je lisais Molière et je crois que j’avais envie qu’ils se parlent»

 

Après 48 spectacles de Cinéma-Théâtre, l’auteur, acteur, musicien, réalisateur et metteur en scène belge excelle dans un genre unique, où la connivence qu’il développe sur scène avec ses partenaires projetés nous fait oublier l’écran qui les sépare. Nommé le 8ème art par le Figaro pendant des années, le Cinéma-Théâtre de Marc Hollogne invente un pont entre le réel et la fiction, entre des acteurs mythiques du cinéma francophones et un comédien inspiré.

Du 29 août au 14 septembre au Théâtre de l’Orangerie à Genève, l’inclassable Marc Hollogne remonte pour la première fois un de ses spectacles, et quel spectacle! Certains avaient peut-être eu la chance de le voir à l’Octogone de Pully en 2010 où L’illuminé s’était joué à guichets fermés, comme partout où il est passé depuis sa création au Théâtre du Chêne-Noir à Avignon la même année. Composée en partie en alexandrins, cette pièce se déroule en 1788, trois ans après l’arrivée des premières machines à vapeur en France. Rousseau vient de mourir. Le Chevalier de Casignac est enfermé dans le cachot de la modiste préférée de Marie-Antoinette, la Comtesse de Leauvive, à la tête de la première manufacture de métiers à tisser à vapeur du Royaume. Son crime? S’inquiéter des dangers que celles-ci pourraient représenter à l’avenir.

 

A quand remonte cette envie de jouer sur scène avec des personnages projetés sur un écran?

A quatorze ans je m’amusais déjà avec des bouts de film que je tournais en super 8, par exemple lorsque j’avais envie de jouer du piano avec mes amis musiciens qui n’étaient pas dans mon salon à ce moment-là. Je projetais un film que j’avais fait d’eux et cela me permettait de jouer avec eux, malgré leur absence. Ceci pour dire que cette démarche est née d’un appétit tout à fait naturel, sans prétention de stratégie artistique. Quand j’étais gamin j’adorais Chaplin, je lisais Molière et je crois que j’avais envie qu’ils se parlent.

 

On dit de vous que vous avez inventé le concept de Cinéma-Théâtre il y a plus de 30 ans et pourtant vous le réfutez dans plusieurs interviews, pourquoi?

Je n’étais pas né que cette forme de dialogue existait déjà et perdure aujourd’hui à travers de nombreuses créations qui utilisent des écrans pour jouer avec une image projetée. Là où je me démarque peut-être, c’est que j’intègre ce dialogue avec l’écran si naturellement et entièrement dans mon jeu de scène que certains spectateurs en sont arrivés à se demander pourquoi j’étais le seul à venir les saluer à la fin de la représentation.

Je tiens à préciser que s’il y a prouesse formelle, celle-ci est essentiellement au service d’une histoire. Les frères Lumière ont montré leur première image en mouvement lors d’une présentation à laquelle a participé le pionnier des images animées William Friese-Greene. Trois semaines après, lorsque les Lumière ont présenté leur nouveau film, L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat, certains leur ont dit que c’était quelque chose qu’ils avaient déjà vu, "la photo qui bouge". Le Cinéma-Théâtre souffre un peu de cela. On va dire: «ah oui, c’est le mec qui joue avec son écran et qui rentre dedans». Mais quand je fais un spectacle avec Miou-Miou sur la psychanalyse, ça n’a rien à voir avec ce que j’avais fait l’année d’avant avec Anouk Grinberg sur le monde paysan.

 

Combien de répétitions sont-elles nécessaires pour arriver à cette perfection de synchronisation entre le film projeté et le jeu scénique?

Pour L’illuminé, ce fut un mois de répétitions, mais il peut exceptionnellement arriver que je tourne des images et en joue sur scène presque dans la foulée, comme je l’ai fait récemment à Toulon avec Marciel le Toulonnais. C’est un peu comme si j’avais intégré le Cinéma-Théâtre, tel une langue étrangère, qu’on m’aurait apprise quand j’étais très jeune. L’improvisation doit y tenir une grande place. Chaque soir j’invente de nouveaux placements et cela change toute la musique de mes phrases, auxquelles des silences s’ajoutent ou disparaissent, une manière de garder mon spectacle vivant jour après jour.

 

 

Dans L’Illuminé, visionnaire, le Chevalier de Casignac s’inquiète des dangers connexes du progrès technique qui a lieu au 18ème siècle. Quel est votre rapport à la technologie?

Je suis en souffrance avec ça. J’ai eu la chance ou la malchance de faire cette fameuse émission télévisuelle La course autour du monde, seul, avec une caméra super 8, sans téléphone, ni carte bancaire, connexion satellite, équipe ou encore traducteur. Cette expérience a imprimé en moi une certaine nostalgie de ce qu’est le rapport humain sans la machine. Je vois et je jouis des avantages qu’elle apporte comme tout le monde, sinon je ne ferais pas mes spectacles, même si ceux-ci ne font que peu appel à la technique finalement. Je sais cependant que nous sommes perdants au fond, au point que la jeune génération, si tentée qu’elle puisse être, se rebelle d’une manière presque souterraine de quelque chose qu’elle ne connait même pas. Nous les "vieux", nous savons ce que c’est d’entrer dans un café sans aucun autre contact que le regard et la voix, pour demander son chemin par exemple. Ce spectacle joue de ce paradoxe.

 

Dans les parties filmées on retrouve des acteurs de cinéma tels que Mathilda May, Rufus, Claude Aufaure ou Michel Jonasz. Qu’est-ce qui vous a empêché de virer totalement du côté du cinéma dans votre parcours?

Tout est dans le mot Cinéma-Théâtre. Dès qu’il y a un acteur de cinéma, le cinéma remplit pour moi sa pleine fonction. Quand je joue un spectacle avec des personnes inconnues sur l’écran, le spectacle en lui-même n’y perd pas forcément, mais quand vous arrivez à humaniser une personne que vous avez dans l’œil tel que le talentueux Rufus, le propos n’en est que plus transcendant.

Nous préparons en ce moment avec Gil Roman un spectacle très différent avec le Béjart Ballet, que nous présenterons à Beaulieu en décembre. Dans cette création, il n’y a pas prolongation du décor filmique sur la scène. Les images joueront leur rôle d’image, mais cette fois sur des écrans mobiles.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

L'illuminé, un spectacle de Cinéma-Théâtre de Marc Hollogne à découvrir au Théâtre de l'Orangerie à Genève du 29 août au 14 septembre 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.700.93.63 ou sur le site du théâtre www.theatreorangerie.ch

L’Orchestre de Chambre de Genève - Destination Tango