Publié le 19/11/2019 à 12:06

La Suisse se fait tirer le portrait

«Même si elle est politique, cette pièce ne se présente pas sous la forme d’un manifeste, mais d’une comédie absurde, grinçante et ambiguë, avec un texte complètement fou. Le grand défi est d’y intégrer les spectateurs.»

 

Parler de guerre en Suisse, voilà qui est inattendu. Surtout pour un pays qui n’a pas véritablement connu de conflit armé depuis très longtemps. Rien qu’avec son titre, Pièces de guerre en Suisse a déjà de quoi intriguer. Mais sa forme totalement éclatée ainsi que la grande variété des thématiques abordées constituent encore d’autres singularités, qui laisseront peu de spectateurs indifférents.

Ce spectacle est né d’une rencontre autour des dramaturgies suisses organisée par le Théâtre Panta à Caen, en 2015. La metteure en scène Maya Bösch et l’autrice Antoinette Rychner ont commencé à créer ensemble une pièce sur les grands sujets sensibles touchant à la Suisse, vus à travers le prisme de gens ordinaires et de tous bords. S’en est suivi un long travail d’écriture, de dramaturgie et de mise en scène. Le résultat est à voir à la Comédie de Genève du 28 novembre au 6 décembre. Maya Bösch raconte à quel point ce projet constitue une étape particulière pour elle et sa compagnie, Sturmfrei.

 

 

Maya Bösch, qu’est-ce qui vous a donné envie de mettre en scène Pièces de guerre en Suisse?

Je me suis assez vite dit qu’il y avait dans ce texte quelque chose d’intéressant, car après avoir lu une première ébauche je me sentais gênée, irritée, déplacée de mes repères habituels. Pourtant il s’agit de discussions banales, quotidiennes, autour de la Suisse. Une sorte de débat entre voisins, qui passe allégrement d’un sujet à l’autre: l’initiative contres les minarets, la peine de mort, mais aussi la religieuse qui se forme au fond du caquelon à fondue ou encore la fête de la lutte...

Comment ces discussions sont–elles traitées par Antoinette Rychner?

Elle a réalisé un véritable travail d’enquêtrice sur le passé de la Suisse, en abordant ses événements politiques marquants, mais aussi tout ce qu’on essaye habituellement de cacher. Elle fait ressortir par ce biais notre dualité profonde: d’un côté la grande liberté de parole symbolisée par la démocratie directe, et de l’autre le sentiment de culpabilité d’être un peuple aussi riche. Mais la pièce comporte également un aspect très ludique, humoristique, déjà décelable dans le titre associant les mots «guerre» et «Suisse».

Existe-t-il un fil rouge reliant tous ces thèmes?

Tout le long de la pièce, il y a une interrogation sur la montée de l’extrême-droite un peu partout, et sur l’impossibilité d’y résister. Chaque fragment rend compte du fait qu’on est égarés, épuisés, sous pression, et qu’on ne dispose plus d’outils pour résister au système.

 

 

L’écriture d’Antoinette Rychner a-t-elle été facile à travailler ?

Il s’agit d’une écriture complètement décomplexée, chaotique, qui change de style et d’ambiance d’un fragment à l’autre. Je ne savais pas du tout comment créer une forme avec un objet aussi hétéroclite, elle était disséminée partout, elle se faufilait, elle débordait… J’ai aussi été déroutée par les très nombreuses scènes de dialogue, dont je n’ai pas l’habitude dans mon travail. Ce texte constituait pour moi un énorme défi, qui s’est ensuite changé en fascination.

Comment avez-vous abordé ce texte?

Il a d’abord fallu faire une sélection, car la version finale comporte 470 pages! J’ai commencé à écrire des scripts, pour avoir une base de travail, et mené un long travail de réflexion sur la dramaturgie en créant un lieu, une temporalité, différents rythmes… Dans le texte rien n’est indiqué, ni début, ni fin, ni progression, il y a énormément d’aléatoire. Même les rôles ne sont pas attribués, j’ai dû choisir auquel des sept acteurs j’attribuais chaque réplique.

 

Pourquoi ce choix de sept comédiens pour incarner une cinquantaine d’interlocuteurs?

Ce chiffre fait référence aux sept conseillers fédéraux, qui doivent eux aussi débattre et prendre des décisions ensemble, même s’ils ont des avis très divergents. Dans ma mise en scène, j’ai d’ailleurs renforcé le côté frontal, les oppositions d’idées, les controverses. Et pour rendre cette différenciation, il me fallait des acteurs d’âges, d’expériences, de styles et même de tailles très variés. J’ai aussi pris garde à ne pas les uniformiser pendant les répétitions, à garder leurs contrastes, leurs singularités.

 

Comment la structure scénique dans laquelle évoluent les acteurs fait-elle écho à ces différences?

L’assemblage de plateformes est le fruit d’un travail mené avec le scénographe, Thibaut Vancraenenbroeck. Nous voulions éviter de simplement aligner les acteurs, grâce à un espace à plusieurs échelles, avec différentes hauteurs et profondeurs. Suivant les moments, cet échafaudage évoque une transparence, un vide, mais aussi un glacier, devient une crête, un abri, se transforme en un bunker ou une prison où sont confinés les personnages.

 

Quelle réaction aimeriez-vous provoquer chez le spectateur?

Même si elle est clairement politique, cette pièce ne se présente pas sous la forme d’un manifeste, mais d’une sorte de comédie absurde, grinçante et ambiguë, avec un texte complètement fou. Le grand défi est d’intégrer les spectateurs dans ces thématiques, dans ces interrogations. Si on arrivait à faire ressortir en chacun un malaise refoulé, une peur intime, si quelqu’un pouvait se dire: «En vérité, ce que je pense diffère de mes actes», ce serait vraiment bien.

Propos recueillis par Muriel Grand


 

Pièces de guerre en Suisse, du 28 novembre au 6 décembre à la Comédie de Genève

Informations et réservations:
www.comedie.ch

Antoinette Rychner, texte - Maya Bösch, mise en scène

Avec Barbara Baker, Olivia Csiky Trnka, Guillaume Druez, Lola Giouse, Fred Jacot-Guillarmod, Laurent Sauvage, Valerio Scamuffa.

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