Publié le 07/04/2018 à 17:01

La Suisse, entre allégorie romantique et mort assistée

«Peu importe d’où vous partirez, le chemin des enfers est aussi long»

 

Du 10 au 15 avril, le Théâtre de la Comédie de Genève reçoit, Luxe, calme, la nouvelle création de l’auteur et metteur en scène Mathieu Bertholet, directeur du théâtre POCHE /GVE depuis juillet 2015. Spectacle lauréat du concours Label + théâtre romand 2016, Luxe, calme se fait rhapsodie. Tel un poème chorégraphié, les mots et les gestes répétés aléatoirement, ou presque, dévoilent une mécanique humaine fragile quand arrive l’heure du trépas.

Pour cette pièce, le Valaisan s’est plongé dans l’univers des palaces suisses installés face aux Alpes depuis plus d’un siècle. A l’intérieur de ces bâtisses de luxe on croise tant des trentenaires que des septuagénaires, des majordomes que des infirmiers, indistinctement de 1870 à 2020, paisibles témoins du glissement qui s’opère en Suisse entre tourisme de luxe et hôtellerie de l’euthanasie programmée.

 

Pour reprendre un slogan publicitaire bien connu: la montagne, ça vous gagne?

C’est son silence qui nous captive et c’est ce que j’ai choisi de montrer. Je reste totalement fasciné par ce paysage comme ont pu l’être les romantiques venus en masse à leur époque, mais aussi assez dérangé par ce qui fait la Suisse: sa tiédeur et sa puissante force réactionnaire. Cette immuabilité, comparable à la puissance hiératique du paysage minéral, se laisse ressentir jusque dans nos mœurs et notre pensée politique. Cependant, on oublie que ce côté immuable du paysage, mettant l’homme face à sa finitude, est lui-même voué un jour à disparaître à travers les âges géologiques de la terre, un leurre que nous évoquons à plusieurs reprises dans le spectacle. Le Cervin comme le lac Léman auront disparu d’ici quelques millions d’années, ce qui peut être à la fois rassurant et/ou totalement dérangeant (sourires). Alors qu’aucune parole n’est violente ni vulgaire, cette évocation met le spectateur face au questionnement de la mort, ce grand vide inéluctable.

Cette pièce propose une forme qui ne cherche pas à alimenter les influx nerveux du public en permanence, au contraire, la surface que nous présentons sur scène renvoie immanquablement le spectateur face à sa propre contemplation; une contemplation mise en abyme puisque les acteurs fixent, en proie à leurs songes, ce paysage qui se place devant eux dans les yeux du public.

 

Spectacle lauréat du concours Label + théâtre romand 2016, qu’est-ce qui a tout particulièrement plu aux membres du jury?

C’est un spectacle d’actualité qui s’inscrit dans la thématique suisse: en partant d’une dimension documentaire qui met en lumière l’histoire de l’hôtellerie de luxe en Suisse, la pièce interroge le présent en posant une réelle question politique et sociale sur la place de la maladie, de la vieillesse, de la solitude qui mène à la mort dans notre société, et son lien intime à l’économie. Combien la mort nous coûte-t-elle, et comment allons-nous supporter ces frais à l’avenir? Toutes ces questions sont soulevées dans le spectacle, mais d’une manière utopique, dystopique et par moments, très ironique.

 

Pour cette création, vous vous êtes immergé dans le monde des palaces. Qu’y avez-vous découvert?

Dans ces hôtels de luxe règne une atmosphère étrange, un calme induit par ces grands espaces où tout est fait pour que les gens se rencontrent le moins possible, un vide palpable, et incontestablement un ennui qui vous met face à vous-mêmes. Ce n’est pas un hasard si des auteurs comme Thomas Mann ont choisi ce cadre extrêmement feutré pour écrire. Car, s’il rédige La montagne magique (1924) à Davos, c’est parce que sa femme, souffrante, se fait soigner au sanatorium Berghof. Cette dimension médicalisée des hôtels de luxe prend ici racine et s’inscrit comme précurseur d’un service haut de gamme, même si en l’occurrence, celle-ci n’existe plus au Berghotel Schatzalp, devenu lieu de pèlerinage des fans de Thomas Mann. Cependant, ce "super service" est aujourd’hui bien réel. Par exemple, au Montreux Palace, un service de transport peut vous emmener directement à la clinique de la Prairie, et au Dolder Grand à Zurich, la clinique siège directement dans l’hôtel avec un médecin à résidence. Dans les hauts de Montreux, beaucoup de ces hôtels ont déjà été transformés en cliniques de rééducation pour les opérés du cœur ou en centres spécialisés pour les maladies respiratoires. Certains palaces sont également devenus des résidences d’appartements protégés comme Le Mirador.

 

 

Pour se mettre dans l’ambiance, comment débute la pièce?

L’époque est indiscernable, mais le faste est bien présent. Sur scène, la lumière se fait lentement sur l’univers des hôtels de luxe, somptueux, aérien, où le calme absolu des paysages montagneux, offre un moment contemplatif, un espace où l’on peut se retrouver face à soi-même et peut-être à son inévitable disparition, comme la pièce le suggèrera dans un deuxième temps. Mais dans un premier temps, les clients arrivent et prennent possession du lieu.

 

Comment décririez-vous le style d’écriture que vous avez employé pour cette pièce?

L’écriture n’est pas linéaire, dans le sens qu’il n’y a pas de progression dramatique, c’est un travail d’auteur. C’est l’élaboration de la mise en scène qui va permettre de dégager cette atmosphère étrange de l’hôtellerie de luxe. Nous utilisons des citations ou bouts de conversation que j’appelle fragments, des bribes de paroles qu’on pourrait saisir durant une semaine dans un de ces palaces. Chaque soir, les acteurs choisissent parmi 229 fragments et suivant un code de jeu mis en place, ils créent une représentation unique. Et pour que les acteurs puissent se répondre il faut qu’ils déclament le numéro de leur fragment, c’est une nécessité de construction pour les acteurs. Jusqu’ici, cet élément énigmatique pour le spectateur l’a amené à penser qu’il s’agissait d’un numéro de chambre par exemple, et pour d’autres, une sorte de convention qu’eux-mêmes intègrent au cours du spectacle, révélant une redondance, un automatisme, comme le 8 qui est «Au revoir et à bientôt», caractéristique du creux de ces phrases répétées à l’excès, comme le font un concierge ou un portier dans ce genre d’établissement. Ceci dans une volonté de montrer l’immuabilité nichée également dans les formules de politesse d’une conversation. Dans ce même ordre d’idées, les acteurs reproduisent aussi des mouvements très précis durant la pièce, offrant une esthétique riche. Devant nous se dessinent deux ou trois tableaux abstraits: le premier sur l’hôtellerie et le paysage suisse, le deuxième sur le déclin de la bonne société et celui du corps, et le troisième, sur la mort.

 

En collaboration avec La Comédie, vous serez l’invité de la Maison de Rousseau et de la Littérature (MRL) le lundi 16 avril 2018 avec l’auteur du Voyage d’Alice en Suisse, également sur le suicide assisté, Lukas Bärfuss. Vous êtes-vous déjà rencontrés?

Nous avons eu la chance de nous croiser à Bâle il y a quelque temps, mais pas encore de partager une discussion sur la littérature comme nous allons le faire ce soir-là autour du thème Mort, je te choisis, mené par Danielle Chaperon, professeure à l’Université de Lausanne, spécialiste du théâtre. Chacun dans un style très différent, nous abordons cette question de la mort assistée qui prend place dans notre pays et vers laquelle se portent toutes nos interrogations.

 

Et comme le dit Robert Louis Stevenson, l’un des maîtres du roman d’aventures: «L’important, ce n’est pas la destination, mais le voyage en lui-même».

Absolument, d’ailleurs un des fragments de la pièce s’y réfère lorsqu’un client, qui n’a pas eu de chambre avec vue sur le lac et les montagnes pour son dernier séjour, se voit répondre par le portier: «Peu importe d’où vous partirez, le chemin des enfers est aussi long».

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Luxe, calme, une pièce de Mathieu Bertholet à découvrir à la Comédie de Genève du 10 au 15 avril 2018.

Renseignements et réservations au +41.22.320.50.01 ou sur le site www.comedie.ch

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