La plume de Zebda en solo

«Je me suis retrouvé dans la peau de quelqu’un qui a voulu prouver qu’il était un bon français»

 

Son kiff, c’est la musique aux sonorités du monde, des Caraïbes au Cap Vert en passant par le Maghreb, mais aussi la chanson française où le texte tient une place centrale. Magyd Cherfi, la plume et la voix de Zebda, sera à l’affiche du Festival Voix de Fête 2018, en solo, le jeudi 22 mars au Casino Théâtre de Genève. Après Cité des étoiles (2004) et Pas en vivant avec son chien (2007), le nouvel album du Toulousain intitulé Catégorie Reine fait la part belle aux femmes, à celles qui l’ont entouré dans son enfance comme aux jeunes filles des quartiers populaires où rien ne semble avoir changé depuis qu’il y est né en 1962.

Homme engagé, Magyd Cherfi a été décoré en tant que Chevalier des Arts et des Lettres en 1999, pendant l'apogée du groupe Zebda. Aujourd’hui, fort d’un troisième ouvrage littéraire, Ma part de Gaulois paru chez Actes Sud en 2016, le poète cosmopolite s’est vu remettre le titre de Commandeur de l'ordre des Arts et des Lettres en février 2017. Cet amoureux de la langue poursuit également une tournée avec un spectacle de lectures musicales explosif intitulé Longue haleine où, accompagné d’un pianiste, il reprend les meilleurs extraits de ses livres et le fleuron de ses chansons depuis ses débuts.

 

Pour ce troisième album solo, Magyd Cherfi, et en référence à un de vos titre phare avec Zebda: «y’a toujours pas d’arrangement»?

Tout dépend comment on traduit cette expression, et pour chaque membre de Zebda, le sens était différent. Je pense qu’il n’y a toujours pas d’arrangement dans le sens où vous croyez en une idée. Aujourd’hui il n’y a toujours pas de compromis à faire avec mes convictions de cœur sur l’état du monde, et le verbe reste mon instrument de combat de prédilection pour parler de fraternité.

 

Dans cet album, comme l’indique le titre, Catégorie reine, vous réservez aux femmes une place de choix.

Je souhaitais écrire sur les femmes depuis très longtemps, mais lorsqu’on fait partie d’un groupe, et pour que tout le monde se sente concerné par le texte, on met de côté ses parts plus intimes du "je" au profit du "nous", dont les combats sont plus globaux, plus politiques, plus sociaux.

J’avais envie de raconter ces femmes qui ont toujours été un exemple et une motivation pour moi. Car finalement, j’ai construit mon combat politique – combat contre le racisme, en trouvant dans la lutte des femmes un écho incroyable en la discrimination, de la même manière que je le suis en tant que fils d’immigré algérien. J’ai trouvé ma voie politique à travers la lutte féministe.

Pour revenir sur l’affaire Weinstein, j’admire les féministes radicales parce que, si je ne partage pas fondamentalement toutes leurs idées, ce sont elles qui vont appuyer là où ça fait mal: la seule façon qui semble faire avancer les choses. Quand j’ai entendu Caroline de Haas dire "un homme sur deux ou trois est un agresseur", je me suis tout de suit dit que c’était cela qu’il fallait dire, parce que ce sont des paroles qui soulèvent un vrai débat et permet aussi aux hommes de se poser une question primordiale comme: est-ce que l’animal en moi a-t-il été éduqué?

 

Dans la chanson Ayo, vous faites un portrait vibrant des filles des quartiers populaires d’aujourd’hui: «dans ma petite Amazonie, elles ont dans les oreilles un Sony, les filles au pieds une chaîne, elles en pincent pour le hip hop qui les traitent un peu de salopes.»

Ayo, c’est une expression kabyle qu’on utilise pour exprimer un "wouaou!", comme quand on croise une très belle femme ou inversement un très bel homme. C’est une expression de joie, comme "bon sang". Je me suis rendu compte que dans les quartiers où j’avais grandi il y a trente ans, les filles étaient toujours brimées, frappées, humiliées et déconsidérées. Un garçon et une fille ne peuvent toujours pas se tenir la main dans ces quartiers et encore moins s’embrasser sans craindre des représailles familiales violentes. C’est aussi pour cette raison que de nombreuses adolescentes portent le voile aujourd’hui, car si ce voile symbolise le poids de la soumission à l’homme, il est aussi un rempart au regard de ce dernier.

 

 

Il y a aussi cette émouvante chanson dédicacée à votre mère intitulée Inch’allah peut-être.

A travers elle, c’est aussi à la langue et à ses mœurs que je fais un clin d’œil. D’une part, il y a cette langue française que nos mères n’ont jamais pu adopter – la France, comme d’autres pays qui ont accueillis des étrangers, ne leur ayant jamais donner la possibilité de l’appréhender – et ne pas adopter une langue, c’est une manière de redevenir orphelin quand on passe d’un pays musulman à un pays de fondation catholique. D’autre part, nos mères ont aussi perdu leur propre langue au fil du temps, comme l’utilisation de cette formule emblématique inch’allah. Car lorsque j’étais enfant, chaque demande de chaussures de marque ou autre objet impayable se soldait par cette promesse divine jamais tenue, qui, dans nos têtes d’enfants, est devenue le synonyme de jamais.

 

Quel est le morceau de l’album que vous préférez?

C’est sans conteste Tu. Je trouvais que c’était un bel angle pour parler de discrimination par la syntaxe. Depuis six ou sept ans j’avais ce titre épinglé au mur, où sont accrochées pêle-mêle mes idées fortes en gestation. Parfois cela me prend des années pour trouver la façon de déployer les différentes variations d’un titre. Pour Tu, j’ai repensé à mon enfance et au nombre de fois où j’ai entendu mon père se faire tutoyer par des gens que lui vouvoyait. Quand on est enfant, on a envie de corriger son père dans ses erreurs de linguistique. Je lui expliquais qu’il y avait un tutoiement condescendant, un autre amical, un vouvoiement pour plusieurs personnes, mais aussi un vouvoiement de politesse. Mais il n’en faisait pas cas, ou plutôt la peur l’emportait sur l’envie de rébellion.

Ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire et les Algériens ont eu beau avoir gagner leur indépendance, ce n’est pas pour autant qu’ils ont été vainqueurs. C’est là qu’est le drame, en guise d’indépendance ils ont eu des dictateurs. Tous les pays d’Afrique sont menés par des dictatures, il n’existe pas un centimètre carré de démocratie. Mes parents kabyles d’Algérie ont été niés et en France de la même manière.

Depuis trente ans je me dis que les choses vont évoluer, qu’on finira par être intégrés, qu’on appartiendra à cette grande famille européenne et finalement on se rend compte qu’on en est encore loin. Même avec le meilleur parcours qu’il soit, tel un Zinedine Zidane, il y a toujours un moment où vous restez un étranger "bien intégré" et non un français qui a réussi. C’est dans cette subtile différence que le fossé se creuse aujourd’hui entre "les blancs" et les autres.

 

Difficile de ne pas parler de votre troisième livre, Ma part de Gaulois, sorti peu de temps avant l’album et de votre nomination au titre de Commandeur de l'ordre des Arts et des Lettres en 2017. Une reconnaissance attendue?

Chaque émigré se demande si cela changerait quelque chose de se teindre les cheveux en blond ou de changer de nom, vu que tous cherchent mille façons pour accéder au graal: devenir français. Je me suis retrouvé dans la peau de quelqu’un qui a voulu prouver qu’il était un bon Français. J’ai couru derrière toutes les règles de conjugaison et de grammaire en me disant que si j’utilisais l’imparfait du subjonctif correctement, j’allais peut-être le devenir. Pourtant, on s’aperçoit que ça ne marche jamais puisque lorsque la reconnaissance arrive, après le sentiment de satisfaction, vient celui du doute face à l’image que le monde continue de nous renvoyer.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Magyd Cherfi sera en concert le jeudi 22 mars 2018 au Casino Théâtre de Genève dans le cadre du Festival Voix de Fête.

Renseignements et réservations sur le site du festival www.voixdefete.com

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