Publié le 15/10/2018 à 15:21

La grande peur dans le petit bassin

«Je constate que plus nous vivons dans un petit espace, plus le changement est perçu négativement. Mais le principe nous concerne tous et le phénomène n’est certainement pas propre à la Suisse. Le débat de la fermeture sur soi concerne beaucoup de monde.»

 

Le POCHE /GVE fait des bulles. Avec La résistance thermale, l’établissement des bains prend possession des lieux. Ses curistes zélés, son personnel attentionné, ses températures et les teneurs de ses eaux en minéraux scrupuleusement contrôlées, tels sont ses bains qui font immanquablement penser à une confédération attentive à son confort et à ses habitudes. Mais une ombre menace cette oasis de wellness. Une offre de rachat a les faveurs de la directrice: la nouvelle met les habitués en émoi et le maître nageur en effervescence…

Pour information, le titre de La résistance thermale fait écho à celui de La résistance totale, de Hans Von Dach, traité de guérilla à l’usage de l’armée suisse publié en 1957. Moins porté vers cette école stratégique, le metteur en scène Jean-Daniel Piguet entend mettre les corps au diapason du verbe joyeusement bouillonnant de l’auteur Ferdinand Schmalz.

 

Le centre thermal est ici surtout une métaphore. Avez-vous néanmoins mené un travail documentaire?

Pour joindre l’agréable à l’utile, j’ai travaillé dans les bulles quelques après-midi! J’ai observé des maîtres nageurs qui n’ont pas beaucoup de travail car tout le monde est plutôt relaxé. Dans un centre de cure, j’ai été frappé par la variété des formules de soin, qui peuvent être assorties de programmes très précis. Des offres mentionnant «dix minutes de massage avec invitation à la détente» illustrent assez bien un des paradoxes soulevé par la pièce.

 

La résistance thermale renvoie à une Suisse sans doute propre sur soi et peu tentée par le changement.

Il y a quelque temps dans un bus, à Lausanne, j’ai entendu des personnes âgées qui discutaient d’un changement d’horaire ou de parcours. Cela les perturbait vraiment beaucoup. Le fait est qu’un changement nous fait parfois peur. Qu’est-ce qui résiste en nous face au changement? Nous en avons parlé avec les comédiens. Je constate que plus nous vivons dans un petit espace, plus le changement est perçu négativement. Mais le principe nous concerne tous et le phénomène n’est certainement pas propre à la Suisse – la pièce a été mise en scène en Allemagne, en Autriche, en Italie: le débat de la fermeture sur soi face au changement concerne beaucoup de monde.

 

Quelques références et l’atmosphère en général ramènent aux années 70. Comment un metteur en scène qui n’a pas connu cette période l’aborde-t-il?

Comme un texte très contemporain! Je constate que la difficulté d’envisager le changement ou la révolte est encore tout à fait d’actualité. Le texte me questionne par rapport à ma vie en Suisse aujourd’hui et à la difficulté que j’éprouve à mettre en pratique des envies d’engagement militant. Le parallèle avec le théâtre est aussi assez éclairant.

 

 

Comment présenteriez-vous ce parallèle?

De nombreux théâtres font de vrais efforts pour s’adresser à de nouveaux publics, et manifestent des envies de partager. Mais c’est aussi un milieu dans lequel les professionnels peuvent évoluer en vase clos. La question politique est tout autant complexe: théâtre à la fois revendicateur et bulle à côté du monde.

 

La métaphore de la Suisse vue comme un centre thermal où les curistes sont très centrés sur eux-mêmes vous a-t-elle inspirée?

Sans doute. Mais ce qui m’a le plus touché est le personnage du maître-nageur révolutionnaire Hannes. Plus que sa volonté de passer à l’action, son penchant belliqueux, j’apprécie la drôlerie de ses réflexions, de ses références à la P26 – il est très agité de l’intérieur! J’ai pris le parti de confier ce rôle à une comédienne – Rébecca Balestra. Nous n’avons pas féminisé le texte pour autant. Cet écart entre elle et le personnage est un appui de jeu qui ajoute à l’étonnement du maître nageur et de sa fonction.

 

 

Comme l’auteur de la pièce Ferdinand Schmalz, vous avez fait des études de philosophie. Avez-vous perçu des traces du philosophe dans le texte?

Oui. Dès le premier monologue de Hannes, il est question d’une journée de thermes bien remplie qui doit débuter par un étonnement! C’est la base de la philosophie, qui doit requestionner ce qui est et ce qui n’est pas à partir de cet étonnement. Dans le deuxième monologue, l’instrumentalisation des choses, le rapport utilitaire au monde selon Benjamin est évoqué assez directement. C’est aussi la manière de Hannes de répéter et de se perdre dans le discours, de creuser de manière désordonnée pour avancer dans la pensée qui m’a plût.

 

Les dialogues fourmillent de double sens, d’allusions. Allez-vous rajouter de la buée, ou éclaircir un peu le paysage?

D’abord, la pièce raconte une histoire. Celle d’une femme qui vient racheter les thermes, ce qui engendre des bouleversements. Mais il est vrai que cela est évoqué en creux. Et que le texte est assez chargé de sens cachés. Je prends le parti de ne pas trop m’attacher à les résoudre et de laisser la métaphore s’imposer d’elle-même. Ma première motivation a été de faire rentrer l’action dans les corps, de trouver des solutions dans le physique et le corporel – de prendre le texte à bras-le-corps!

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

La résistance thermale de Ferdinand Schmalz dans une mise en scène de Jean-Daniel Piguet est à découvrir au POCHE /GVE jusqu'au 16 décembre 2018.

Renseignements et réservations au +41.22.310.37.59 ou sur le site poche---gve.ch

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