Publié le 17/01/2020 à 07:54

La danse surréaliste des sens

«Il n’y pas de limite dans le travail de la Compagnie Arcosm. Tout est prétexte à danser. Et sonoriser le corps à tous les niveaux, le rendre expressif dans sa musique»

 

Sens invite à se glisser dans une merveilleuse boîte à souvenirs. Elle est ouverte à tous les parcours et rebonds, entre cinéma et danse, musique et théâtre. Avant les séances, du 24 au 26 janvier au Théâtre Am Stram Gram, le spectateur est invité à visionner un court métrage (https://vimeo.com/262186786). Dans ce film, RéminiSENS, on découvre Claude à neuf ans. L’enfant entend précisément loin à la ronde. Son hyperacousie l’isole du monde adulte et lui fait se faufiler dans un univers parallèle, forain, qui enfin lui donne une reconnaissance.

Assis maintenant dans la salle d’Am Stram Gram, vous retrouvez les personnages du film. Rondes et tricotages dansés par des silhouettes à têtes enrobées d’un nuage, rencontres sous une averse d’été, souffles et rires devenu rythmes, pirouettes subtilement révélées par un alphabet chorégraphique métissé: la Compagnie Arcosm propose des points d’ancrage multiples pour rejoindre le public. Sur des musiques inspirantes se dessine un exaltant appel au lâcher-prise, à la délicieuse et fantastique rêverie. Un spectacle, à découvrir, dès 7 ans, que détaille le chorégraphe et metteur en scène Thomas Guerry.

 

 

Combiner cinéma, danse et théâtre, cela se voit sur les scènes. Mais pour Sens, l’alliage est possiblement inédit.

Effectivement, c’est une plongée en deux temps séparés dans le monde de Claude. Le film offre la vision de réminiscences. On arrive ensuite au théâtre avec un rêve commun, un souvenir collectif et public autour d’épisodes, accident et déambulations de la vie de la Claude. Plus que sur la mémoire, la création travaille sur le souvenir. Ce qu’il suscite en nous comme émotions, sensations. Ainsi arriver peut-être quelques jours suivants la vision du film. Qui a peut-être déjà suscité une suite dans son esprit de spectateur. C’est la première fois que je propose de retrouver une découverte qui n’appartient pas aux artistes.

 

Quel a été le déclencheur?

Le désir initial? Partager avec le spectateur un temps plus étendu que permet la simple durée d’une représentation. D’où le fait qu’une expérience filmique vécue dans une époque séparée, antérieure va nous recentrer, nous permettant d’éprouver davantage d’empathie, de reconnaissance envers les interprètes ou la notion de personnage pour un danseur au plateau.

 

 

L’hyperacousie de Claude ouvre sur un lien fort avec la musique…

Assurément. Cette perception augmentée des sons trouve sa traduction artistique tant dans la bande musicale du film que la musique de la pièce qui est parfois le rythme d’un journal froissé repris par saccades. Le travail de la Compagnie se développe sur les liens entre musique et danse. Ainsi Echoa joué jadis à Am Stram Gram aiguisait la musicalité de la chorégraphie tout en soulignant la danse de la musique. Il en résultait un concert dansé pour découvrir d’une oreille neuve le mouvement composé. Or sur Sens, la musique est entièrement réalisée en direct, par boucles enregistrées notamment et piano mécanique. On voit ainsi les protagonistes lutter dans un bouillonnement d’énergie autour de Claude et son hyperacousie.

 

Il y a des objets qui font liens entre le film et la pièce tel le rocking-chair du héros.

Dans le court métrage, le rocking-chair est doté d’une véritable histoire. Il va amener la pulsation et favorisera Claude dans ses résolutions. Cette «chaise-berçeuse» est à la fois un élément musical et le déclencheur de la fable du héros. Au début de la pièce, elle accueille un Claude vieilli, un âge où la personne connaît la perte progressive des sens, dont la mémoire. Pareille à une seconde peau, la veste du héros, elle, évoque le cirque, la fanfare… Elle est bien le témoin de l’évolution en taille de Claude à travers les époques et âges de son existence.

 

 

A la suite d’une autre pièce, Echoa, vous continuez ici à explorer un corps percussif, musical.

Il n’y pas de limite dans le travail de la Compagnie Arcosm. Tout est prétexte à danser. Et sonoriser le corps à tous les niveaux, le rendre expressif dans sa musique. Nous imaginons les corps comme des résonateurs pour amplifier, troubler un flux de sensations et d’émotions. Ceci en s’intéressant davantage au son qu’au sens. Et précisément cela fait sens dans la création. Avec cette volonté de se perdre, de lâcher prise face à la recherche d’une signification.

Nous essayons ainsi de décupler les sens - ouïe, toucher - pour se concentrer sur le rêve qui fuit la logique. Voyez ces visages adultes dissimulés par un objet. Dans le spectacle, on accepte de perdre le fil afin de ressentir à défaut de tout comprendre. Il y a bien un aller-retour permanent entre le son et le corps. Le rire, par exemple, peut amener dans le mouvement. Une émotion à double tranchant. Il peut être dans le film synonyme de moquerie, de mise à l’écart pour le jeune Claude. Le rire se révèle aussi émancipateur, réunissant un trio de danseurs aussi par des onomatopées. Autant de bagages émotionnels, sensoriels transmis au public.

 

Des motifs comme ces êtres prolongés par un bouquet de fleurs ou un abat-jour peuvent faire écho au surréalisme.

Le surréalisme me touche comme art de vivre hors de toute contrainte, dépaysement, utilisation des objets du quotidien pour entrer dans l’extraordinaire, le merveilleux, plus que l’inconscient. Cette aspiration à changer les conditions extérieures qui limitent l’existence de l’homme. Ainsi comme mouvement d’après-guerre, révolutionnaire, le surréalisme voulait montrer les dysfonctionnements de la vie tout en les détournant, les mettant en scène. Je le rapproche du théâtre de l’absurde (Ionesco, Beckett, Adamov…). Dire des choses de manière décalée, graphiquement aussi, fait que l’on est plus touché par ce qui se peut se dérouler, ici sur un plateau. Dans Sens, le geste n’a pas la signification attendue, la perception est doucement chamboulée.

 

La pièce ne pourrait être qu’un rêve de Claude.

Nous savons que les souvenirs se révèlent souvent flous. Tout s’y mélange sans souci de chronologie. Mais est-ce que nous sommes nos souvenirs? Peut-on croire à l’existence d’une personne identique à tous les âges? Ou ne s’agit-il que d’une illusion? A sa manière ludique, poétique et burlesque, Sens pousse les portes de ces questions.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

Sens, un spectacle de la Compagnie Arcosm à découvrir en famille dès 7 ans au Théâtre Am Stram Gram à Genève du 24 au 26 janvier 2020.
Chorégraphie et mise en scène: Thomas Guerry
Avec: Matthieu Benigno, Nicolas Grosclaude, Mychel Lecoq et Noémie Ettlin

Informations et réservations: www.amstramgram.ch

 

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