Publié le 17/11/2014 à 11:31

La culture n’est pas un luxe...

 

"La culture n’est pas un luxe, c’est une nécessité"

 

Voici les mots empruntés à l’artiste Gao Xingjian, sur lesquels s’ouvre la page culturelle du site web de la commune de Vernier. « Consciente qu'une société sans culture est une société qui se meurt », Vernier affiche une politique culturelle se traduisant par trois chantiers principaux : création, démocratisation et formation. Mais en matière d’offre culturelle, si son programme contient la promesse de belles rencontres musicales et chorégraphiques, il n’en demeure pas moins que le parc d’équipements dont la commune dispose semble souffrir de l’absence d’une « vraie » salle de spectacles. Rencontre avec Pierre Ronget, conseiller administratif en charge de la culture de la ville, pour pistes d’une nouvelle « maison de la culture » à l’ère d’une nouvelle économie dite « créative. »

 

Vous citez le poète Gao Xingjian pour affirmer une nécessité de la culture, comme cœur de toute cité et donc, de toute politique. Est-ce véritablement ainsi que la ville de Vernier envisage sa politique, tous volets et services confondus ? 

Pour moi l’homme n’est pas qu’un homo economicus. Il a besoin de valeurs, de beauté et de formes artistiques qui échappent à notre société tournée vers le rendement immédiat. Aujourd’hui, la société tend à ignorer ses valeurs, et je le regrette, parce qu’elles participent pleinement à la vie en société. Mais il faut avoir conscience que « la culture ne s’hérite pas, elle se conquiert », pour citer de nouveau Malraux.

 

Création d’une part, patrimoine culturel d’autre part, avec une attention particulière portée à la jeunesse comme créateurs et spectateurs d’aujourd’hui et de demain. Concrètement, quelles actions menez-vous en direction et en faveur des enfants, adolescents et artistes dits « émergents », tant dans le champ de la formation que dans celui de la création ?

La formation des jeunes est très importante et relève de notre responsabilité au niveau de la culture ! Nous menons un grand nombre d’actions avec les écoles primaires, en offrant aux enseignants de participer avec leurs classes aux diverses activités culturelles destinées aux enfants. Nous avons par exemple réussi à favoriser la participation de 400 élèves à la création de l’opéra de Gluck, Orphée et Eurydice au BFM avec un magnifique projet intitulé « L’Opéra à l’école. » Cette action traduit aisément le fait que nous nous soucions d’une population dont la majorité n’a jamais assisté à un opéra, ni franchi les portes du BFM ou du Victoria Hall ! C’est au rang de nos priorités que de permettre l’accès à la culture au plus grand nombre et, c’est sans doute encore plus capital quand il s’agit effectivement d’une population locale plutôt défavorisée dans ce domaine, que ce soit en termes de transmission, que de pratiques et d’expériences culturelles.

 

Rendre la Culture – avec un grand C – accessible à toutes et à tous, se traduit la plupart du temps par une offre portée par des professionnel-le-s de la scène musicale, chorégraphique ou théâtrale. Pour autant, votre programmation semble vouloir brasser large, puisqu’elle ouvre avec Milo Rau en collaboration avec la Bâtie, pour nous conduire plus tard dans la saison vers Pierre Richard. D’un monde à l’autre, d’une culture à une autre ?

Du théâtre, de la musique, de la danse et des spectacles de divertissement aussi. Oui, il y a bien une volonté de diversifier notre offre, pour être capables de diversifier nos publics. Et notre programme est à l’image de cette diversité culturelle qui nous constitue, de fait. Et puis, nous collaborons aussi beaucoup avec le tissu associatif local. Ce qui importe, c’est de pouvoir compter sur une circulation des publics, en répondant à certaines de leurs attentes, tout en les encourageant à aller vers des propositions vers lesquelles ils ne seraient jamais allés auparavant. Pour cela, nous insistons sur une politique tarifaire, rendant la culture accessible à toutes et à tous.

 

Avec un chemin à emprunter qui passe par Vernier sur Rock, Vernier sur Baroque ou Vernier Classique et de nombreux rendez-vous chorégraphiques (Benjamin Millepied, Wayne MCgregor, Angelin Prejlocaj, Raimond Hoghe…), comment les « non-publics » perçoivent-ils cette offre et constatez-vous une réelle circulation des publics ?

Pour la première édition du Festival Vernier sur Baroque, 8 personnes seulement étaient dans la salle. Lors de la dernière édition, elles étaient 250 environ… Et cela ne fait que 3 ans que le festival existe. Il n’y a pas meilleure promotion que le bouche-à-oreille. Et c’est ce qui s’est passé avec ce festival qui attire effectivement de plus en plus de monde. Avec le Festival Antigel, autre manifestation à laquelle nous sommes associés, même si majoritairement le public n’est pas local - ce serait faux de dire l’inverse – l’originalité de certaines propositions en plein air, dans l’espace-temps public, permet incontestablement de toucher la population de Vernier. Du coup, les habitant-e-s commencent à demander des informations, se renseignent sur les spectacles à venir etc. Même s’ils ne sont pas nombreux, certains sont curieux et viennent effectivement découvrir des choses nouvelles qu’ils ne connaissaient et ne pratiquaient pas auparavant.

 

Pour l’heure, la ville de Vernier compte 7 salles pour accueil de propositions culturelles : 2 aulas dans les écoles des Libellules et des Ranches, 2 salles des fêtes aux Avanchets et Lignon et, 3 salles polyvalentes (Châtelaine, école Vernier-Place, Maison Chauvet Lullin). On parle d’un grand projet de centre culturel à Châtelaine, pourriez-vous nous en dire davantage ? A quelle nécessité répond la construction de cette salle ?

La ville de Vernier compte effectivement un grand nombre de possibilités en matière d’accueil, mais ces espaces ne sont pas pensés pour avoir cette fonction principale et sont souvent inadaptés. Il est temps pour Vernier de pouvoir compter sur une vraie salle de spectacles et de redonner à la Salle des fêtes du Lignon sa vraie fonction de salle de quartier. Le Centre culturel de Châtelaine doit pouvoir répondre à des attentes et des besoins exprimés tant par les habitant-e-s, que par les artistes. Et nous nous réjouissons de voir que ce projet rencontre aujourd’hui un accueil favorable de la part de la population de Vernier, qui soutient cette initiative municipale.

 

A quoi bon un nouveau grand complexe culturel quand la ville de Vernier est voisine de celle de Meyrin qui compte déjà avec le Forum et son projet d’agrandissement ? A l’heure des grands chantiers culturels comme la Nouvelle Comédie ou le Pavillon de la danse, ne pensez-vous pas qu’à défaut de construire de nouveaux équipements culturels, Il faudrait plutôt parier sur des projets culturels intercommunaux et des économies d’échelles ?

Nous ne sommes pas en concurrence avec Meyrin et souhaitons développer des collaborations entre nos deux communes. Mais au-delà d’une salle de spectacles, c’est surtout d’un lieu de vie dont a besoin Vernier aujourd’hui. Lorsque nous nous sommes posés la question de construire une salle de spectacles à Vernier, nous avons pris soin d’aller visiter un certain nombre de lieux culturels en Suisse notamment à Bâle et Berne. Très vite, nous nous sommes rendus compte qu’il ne servait à rien de construire une seule salle de spectacles si on souhaitait avant tout voir se développer une vraie vie culturelle au sein de la cité. Ce lieu doit pouvoir être habité en permanence, traversé par des artistes en résidences, des ateliers pédagogiques, des expositions etc. Pour que ce nouveau lieu culturel puisse être avant tout un lieu de vie, il faut pouvoir faire en sorte d’y installer la vie. Raison pour laquelle nous avons tout de suite pensé qu’il faudrait combiner au sein de ce lieu, une diversité de biens et de services tels : une programmation de spectacles, des logements pour étudiants, un hôtel, un lieu de formation pédagogique etc. C’est sans aucun doute la Kaserne à Bâle qui a retenu toute notre attention, en tant que lieu vivant sans cesse traversé par une pluralité de propositions et de publics.

 

Le bruit court qu’une grande partie de ces futurs locaux seraient dédiés à la danse ?

Nous avons en effet proposé d’accueillir au sein de ce futur pôle culturel le CFC en danse contemporaine de Genève, qui souffre cruellement de l’absence de locaux. Le dossier est en cours et nous espérons vivement pouvoir offrir cette possibilité aux jeunes élèves en formation. Par ailleurs, un grand nombre de professionnels de la danse rencontre de réelles difficultés en matière d’espaces de répétitions. Il faut aussi pouvoir se positionner politiquement et être capables de répondre à certains besoins exprimés par les artistes sur le territoire genevois. Raison pour laquelle en effet, la danse devrait être plus ou moins à l’honneur au sein de ce nouveau centre culturel.

 

Comment les habitant du quartier Concorde / Châtelaine réagissent-ils face à ce projet appelé à être implanté dans leur quartier ? Les associations ont-elles été associées à la réflexion ?

Oui bien évidemment. Nous prenons soin d’associer les associations au projet. Et nous comptons activement sur ce nouvel espace culturel pour insuffler une nouvelle dimension à ce quartier, qui exprime clairement un grand besoin en matière d’espace dédié au lien social et à la culture de proximité. Il faut que ce nouveau lieu soit avant tout un lieu vivant 24h/24. C’est à cela que nous nous attelons aujourd’hui pour fondement de notre projet.

 

Comment envisagez-vous le financement d’un tel outil ? Un hôtel, une école, des résidences, des logements, une salle de spectacles… Ces logiques partenariales privées-publiques permettront-elles de vous inscrire dans un montage financier à l’image de ces « clusters culturels » de centres villes qui fleurissent un peu partout à l’échelle mondiale, et qui parient précisément sur cette nouvelle « économie créative » ?

Quelques millions sont effectivement à trouver et il va falloir travailler dur pour y parvenir. Mais nous réussirons ! Notamment par ces logiques partenariales dont vous parlez et qui répondent tant à des besoins économiques, qu’à une nouvelle manière de penser les lieux dédiés à l’art et à la culture, moins repliés sur leur seule activité de programmation, et plus perméables à tout ce qui fait partie de la vie d’une cité. S’agissant des financements publics, en matière de priorités et d’objectifs culturels, si le Canton propose une nouvelle loi sur la culture, encore faut-il qu’il se donne les moyens de sa mise en œuvre. Ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Et de son côté, la ville de Genève ne peut pas tout financer. Il est donc grand temps de penser la culture et son financement autrement. Tout est possible dès lors qu’on se met à penser des projets qui reposent sur des logiques économiques dites « créatives », ou que l’on accepte réellement de relever le défi - et ce à quoi il nous oblige en matière de partage de coût et de recettes – du Grand Genève. A ce titre, des collaborations avec Annemasse ou autres communes frontalières sont essentielles pour l’avenir culturel de notre territoire et pour son rayonnement.

 

Propos receuillis par Sèverine Garat

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