Publié le 22/12/2018 à 11:43

La création au cœur du Grütli

«Le théâtre reste pour nous un endroit, non pas pour une élite intellectuelle, mais un lieu dont on peut sortir et se dire combien notre pensée s’est mise en action.»

 

Entre répétitions et représentations à tous les étages, il n’y a pas de temps morts sur les scènes du Grütli. Treize rendez-vous composent ce deuxième tiers de saison, sans compter ceux qui se rajouteront au gré des propositions au Gueuloir notamment, cette petite boîte noire de tous les possibles, sans programmation fixe, autre que la carte blanche mensuelle à Claude Thébert pour des lectures de son choix.

Même si elles ont envie de résultats, Barbara Giongo et Nataly Sugnaux-Hernandez laissent la pensée des artistes de cette saison en évolution. Pas de ligne directrice au programme, la culture locale s’y décline entre performances, théâtre de texte et danse autour de sujets philosophiques, écologiques ou politiques qui questionnent. On retrouve avec bonheur les œuvres sérielles débutées en septembre comme Le Cogitoscope - Espace discursif de philosophie pratique, ou la Bibliothèque des projets non achevés ou simplement évoqués, à suivre sur toute la saison.

 

Comment se porte le bureau des compagnies, ce lieu unique d’échange et de soutien aux compagnies que vous avez créé au Grütli?

Nataly Sugnaux-Hernandez: Il se porte plutôt bien! Nous n’avons pas encore de chiffre à vous donner, mais l’abondante fréquentation du lundi où une permanence accueille tant de jeunes administratrices que de chargées de production pour répondre à leurs questions parle d’elle-même.

Barbara Giongo: En tout temps, ce lieu est accessible à chacun comme espace de travail partagé. Un couloir devenu lieu d’émulation, de rencontre et de soutien, qui ne désemplit plus.

 

Une demande qui ne trouve pas de réponse dans les institutions pédagogiques?

B. G.: En Suisse romande, dans la formation à l’administration, seule l’association Artos propose des cours: des petits modules en droit, réseaux sociaux ou comptabilité, et un autre cours sur 18 mois, celui-ci payant, en collaboration avec les Universités de Genève et Lausanne, pour lequel il faut, en plus, déjà être en cours d’emploi. A La Manufacture de Lausanne, où je donne un cours de production au Master depuis quatre ans, seules cinq petites demi-journées sont dévolues au cours d’administration pour aborder des sujets aussi divers que faire des salaires et des budgets ou fonder une association.

N. S-H.: La plupart des demandes concernent des questions concrètes, pour lesquelles nous proposons des modèles de gestion, mais il y a aussi une forte demande d’appui en termes de confiance en soi de personnes qui cherchent une validation sur la manière de porter leurs projets.

 

Attenant au Bureau des compagnies, la Bibliothèque des projets non achevés ou simplement évoqués, de Céline Nidegger et Bastien Semenzato, à suivre dans ce 2ème tiers de saison. Comment travaillent-ils exactement?

B.G.: Avec cette bibliothèque, ils cherchent avant tout à attiser la curiosité du spectateur sur la démarche de création, en prenant conscience de toute cette machine à créer qui, à travers la fabrication d’un projet, s'active dans un esprit. Et peut-être vont-ils avoir la chance de le voir plus tard trouver sa réalisation sur un plateau, hypothétiquement à mille lieues de son point de départ.

N. S-H.: Dans cet espace, sorte de mezzanine au niveau de l’accueil de la salle du haut du Grütli, on peut s’installer dans des chaises en bois munies d’iPads et consulter cette bibliothèque composée d’interviews. Quand Céline Nidegger et Bastien Semenzato ont investi le Grütli, une quinzaine d’interviews de comédiens et de metteurs en scène étaient déjà disponibles dont celles de Diane Müller, Tomas Gonzalez ou Vincent Fontannaz. Depuis, ils poursuivent leurs interviews en direct périodiquement avec des artistes intervenant dans la saison, comme ce sera le cas avec le Français Thibaud Croisy, artiste que nous avons accueilli durant la Bâtie, qui avait fait une interview cet automne et qui revient le 23 février pour un live cette fois, après celui duGenevois Filippo Filliger le 26 janvier.

 

Début janvier, nouveau rendez-vous avec Le Cogitoscope de Vincent Coppey et Jean-Louis Johannides.Où nous emmènera l’épisode 2 intitulé L'Homme rationnel vs Akrasia?

B. G.: Dans cet espace de philosophie pratique nourri par l’actualité, le duo glissera des questions d’identité, développées en début de saison, à la recherche des conflits théoriques qui émaillent l’histoire des idées – plutôt qu’à travers l’expression d’une sagesse réconciliatrice. Sommes-nous des êtres rationnels? Comment et pourquoi prend-t-on telle ou telle décision?

 

Une philosophie accessible à tous, comme la fera entendre également Robert Cantarella à travers Faire le Gilles – séminaire sur le cinéma #2 et #3.

B. G.: La pensée est une matière que le théâtre malaxe à loisir. Nous avons choisi ces projets parce qu’il y a quelque chose de la nourriture ou de la gymnastique intellectuelle qui nous plaît beaucoup. Parce que dans la société de consommation du spectacle, où l’on passe d’un divertissement à l’autre, le théâtre reste pour nous un endroit, non pas pour une élite intellectuelle, mais un lieu dont on peut sortir et se dire combien notre pensée s’est mise en action. Et dans cette pièce sur le philosophe Pierre Deleuze, c’est extrêmement fort. Parce qu’on ne comprend pas tout, parce que cela nous échappe et parce que tout à coup le propos devient extraordinairement lumineux. Robert Cantarella a beaucoup écouté les cours de Deleuze. Il les écoutait presque comme une bande-son, une "bande-sens", et cela lui procurait une sorte de plaisir personnel, égoïste. Peu à peu, il s’est rendu "plastique" à son grain de voix, à la façon qu’il avait de faire circuler la pensée en la cherchant à haute voix.

N. S-H.: Dans le même ordre d’idées, la performance sur l’écologie de Pamina de Coulon, Fire of Emotions: The Abyss, offrira la vision de l’intérieur d’un cerveau, d’une manière de penser, du cheminement de la pensée d’une étape à l’autre. Pour Pamina de Coulon, prise de parole et réflexion poétique sont directement liées à un engagement.

Durant le Festival Archipel, We need space de Julie Semoroz nous emmènera dans un genre de philosophie physique qui liera la notion d’étirement du temps au corps, par des sensations et des sons. Un projet qui va durer quatre heures, où les spectateurs pourront entrer et sortir à leur guise, mais où on leur demandera de lâcher toutes les tensions de leur journée avant d’entrer.

 

On parlera aussi politique avec Si les pauvres n'existaient pas, faudrait les inventer de l’auteur genevois Jérôme Richer.

B. G.: Qui sont les pauvres? Ne sommes-nous pas tous le pauvre de quelqu’un? Jérôme est un auteur très attentif à ce qui se passe dans le monde. Approché par la Ligue Suisse des droits de l'Homme (LSDH) à l’occasion de ses 90 ans, il s’est penché sur la pauvreté galopante que l’on cache beaucoup en Suisse par rapport à d’autres pays.

En répétition dans nos murs depuis dix jours, l’auteur a choisi de mêler l’écriture de plateau à cette création, ce dont il n’est pas coutumier. Plusieurs événements au Grütli, mais aussi à la Haute école du travail social, seront organisés autour de cet anniversaire.

N. S-H.: A noter que ce spectacle fera l’objet d’une "représentation relax", une formule débutée à Lausanne à l’Arsenic et à La Grange de Dorigny, puis cette année au Grütli et à La Comédie de Genève pour les spectacles qui s’y prêtent.

Durant cette représentation, la lumière est un peu moins intense, il n’y a pas de noir complet et la porte reste entrouverte afin que les gens puissent sortir selon leurs difficultés physiques ou psychiques. Destinée à tous les publics, cette formule inclusive invite par exemple les jeunes mères avec leur bébé ou toute personne qui souhaiterait vivre un spectacle d’une manière peut-être plus décontractée.

 

Dans l’espace du Gueuloir, on retrouvera les lectures de Claude Thébert, et plus encore.

B. G.: Nous sommes de vraies fans de lectures. Il y a comme une régression à s’asseoir et à regarder quelqu’un nous lire un texte. On se sent privilégiés, il y a une proximité qui force peut-être l’attention et Claude a un réel talent de générosité et d’intelligence pour cela. Il a carte blanche dans le choix de ses lectures qui ont lieu tous les derniers jeudis du mois. A l’exception de celle du 22 janvier puisque cette lecture vernira Antonia paru aux éditions Zoé, le premier roman de Gabriella Zalapì, une artiste plasticienne formée à la Haute école d’art et de design à Genève.

N. S-H.: En collaboration avec l’ADC, nous commémorerons la disparition de la danseuse Noemi Lapzeson survenue le 11 janvier 2018 à Genève, par le biais d’une installation où, muni d’un casque audio, l’on pourra suivre des interviews filmées de l’artiste.

En février, la lecture portera sur le livre Villa Crimée, édité chez P.O.L., un recueil de textes issus d’un projet d’architecture autour d’un habitat social qui a vu le jour à Paris et dont l’auteure française Célia Houdart s’est emparée par suite de sa collaboration au projet.

 

A l’image de cette artiste qui déploie un jeu troublant entre histoire et fiction, Hyperborée de Rudy Decelière, Jean-Louis Johannides et Anne-Sophie Subilia, retracera leur voyage en Arctique début février.

N. S-H.: A la base de cette coproduction qui se déplacera du Théâtre Saint-Gervais à La Comédie, puis au Centre de culture ABC de La Chaux-de-Fonds, se trouve le voilier-résidence du projet MaréMotrice qui tourne dans le grand Nord depuis des années et invite des artistes à venir constater les grands changements dans le paysage climatique de l’Arctique. C’est l’aventure qu’ont entrepris Rudy Decelière, Jean-Louis Johannides et Anne-Sophie Subilia du 20 août au 20 septembre dernier.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Découvrez la saison 2018-2019 du Grütli – Centre de production et de diffusion des Arts vivants en détail sur le site www.grutli.ch

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