Publié le 25/10/2017 à 16:43

La Comédie soulève la politique

«Guénoun, Madani et Bloch travaillent chacun sur des objets différents mais liés en profondeur par un même souci du monde comme il va et comme il pourrait aller. Une conjugaison du plaisir du jeu et du plaisir de la pensée, c’est-à-dire du théâtre.»

 

En novembre, la Comédie de Genève présente le cycle Soulever la politique. À l’affiche, trois spectacles, un colloque et une conférence. La pièce éponyme Soulever la politique de Dénis Guénoun, dans une mise en scène de Stanislas Roquette, amorcera le cycle du 31 octobre au 5 novembre. Elle sera suivie, du 7 au 11, par F(l)ammes d’Ahmed Madani et par Le voyage de Dranreb Cholb de Bernard Bloch du 14 au 18. La Comédie propose à son public des écritures contemporaines pour un théâtre engagé et audacieux. Directeur de la Comédie de 2011 à juin 2017 et programmateur de la saison en cours, Hervé Loichemol a réuni ces trois pièces pour le public genevois. Il nous livre ses impressions.

 

SOULEVER LA POLITIQUE

La genèse de Soulever la politique, écrit par le dramaturge et philosophe Denis Guénoun, est à chercher dans la collaboration de l’auteur avec Stanislas Roquette, metteur en scène de la pièce. Ensemble, ils ont tout d’abord présenté un Prologue prenant la forme d’une soirée de lectures de textes à portée politique d’auteurs tels que Victor Hugo ou Rosa Luxembourg au Panthéon à Paris. Invité par Hervé Loichemol à la Comédie, Denis Guénoun propose une suite: Soulever la politique.

Il existe une noblesse et une grandeur de l’activité politique que l’on trouve chez des écrivains comme Victor Hugo ou Jean Jaurès. Denis Guénoun reprend ce fil, cet héritage, non pour le restaurer, le réhabiliter ou le réparer, mais pour atteindre ce qui, dans l’acte politique, est susceptible de faire naître un souffle qui nous ouvre et nous emporte pour le meilleur.

Avant l’écriture de la pièce, il y a eu la recherche d’acteurs. Le français Stanislas Roquette en ferait partie, tout comme Alvie Bitemo, chanteuse et actrice congolaise; les deux s’étant produits au Panthéon. Eunil Ko, mime et actrice coréenne, et Luangphinith Boun Sy, acteur français d’origine laotienne, rejoignent la distribution. Celle-ci fait référence à la pensée grecque qui percevait le globe en trois parties: l’Asie, la Libye – c'est à dire l’Afrique – et l’Europe. C'est avec ses quatre interprètes en tête que Guénoun s'est mis à écrire, pour finalement livrer un texte qui s'est nourri, au fil des réécritures, des improvisations, des paroles et des vies de chacun.

Entre fiction et rupture de l’illusion théâtrale, les protagonistes évoluent dans un décor naturel, sur une île? s’interrogent-ils. La catastrophe qui a eu lieu n’est pas à expliquer, nous ne sommes pas dans un disaster film mais au centre d’une page blanche sur laquelle rêves et ambitions vont tenter de se matérialiser. Là, les quatre personnages se racontent et dissertent du chemin à prendre, maintenant que le monde est à repenser, la politique à refaire.

 

F(L)AMMES

F(l)ammes est la deuxième pièce du projet Face à leur destin lancé en 2012 par l’auteur et metteur en scène Ahmed Madani. Ce dernier est parti à la rencontre de jeunes habitants de quartiers populaires français pour leur donner la parole. La troupe de F(l)ammes est constituée de dix femmes sans expérience préalable du théâtre, nées de parents immigrés et résidentes de quartiers périurbains. Elles se raconteront tour à tour, laissant entendre leur voix et percer leur force.

Le dialogue entre Ahmed Madani et les comédiennes a duré deux ans, il en ressort un texte incarné par celles qui l’ont inspiré. F(l)ammes a pour but de montrer ce que représente la vie dans des zones urbaines dites sensibles de ces jeunes françaises en quête d’identité et de reconnaissance. La scène de théâtre leur offre alors un espace de liberté et de partage. Dans ce projet, Madani s’intéresse aux identités multiples et mouvantes de ses interprètes, à leur sensibilité. Leur désir de parole et d’être, de danser et de rire est assouvi sur la scène. F(l)ammes souhaite aller au-delà des discours habituels sur les jeunes femmes de quartiers populaires. L'histoire personnelle de chacune montre que personne n’est qu’une seule chose, qu’un stéréotype.

À travers la narration, les monologues, les séquences chorales, la danse, la comédie et la poésie, les dix actrices nous livrent un théâtre de la révélation et montrent au monde la face cachée de leur vie.

 

 

J’ai trouvé ce spectacle formidable. Quand je suis allé le voir en banlieue parisienne, je me suis dit qu’il fallait que cela vienne à la Comédie. Il présente un rapport à la chose publique et politique complémentaire à celui de Guénoun. Dans F(l)ammes, on rit et on pleure; c’est un spectacle très agréable à voir qui est structuré autour d’une conscience du monde et de ses imperfections.

Des réalisations du plasticien vidéaste Nicolas Clauss seront projetées, interrogeant nos façons de regarder et de se représenter la jeunesse des quartiers populaires. Elles accompagneront le questionnement de Madani sur la place de l’art théâtral dans le contexte de l’actuelle politique culturelle.

 

LE VOYAGE DE DRANREB CHOLB (PENSER CONTRE SOI-MÊME)

Le Voyage de Dranreb Cholb reprend et adapte pour le théâtre le récit Dix jours en terre ceinte de l’auteur, metteur en scène et comédien Bernard Bloch.

La pièce raconte le voyage que son auteur a effectué en 2013, traversant la Cisjordanie et une partie d’Israël pour une visite familiale. C’est le récit d’un Juif athée traversant ces pays, découvrant les conséquences de l’occupation et ses checkpoints ou encore le mur de séparation. Affligé par la politique de l’état d’Israël, il livre ses impressions, sa déchirure et les contradictions de sa situation. En chemin, Dranreb va faire de nombreuses rencontres: journalistes, représentants d’ONG, palestiniens, israéliens, chrétiens ou agnostiques. Ces rencontres sont recréées sur vidéo et projetées durant le spectacle. Toutes ces images rendent compte de la richesse humaine de cette région du monde.

 

 

En partant de la situation actuelle au Moyen-Orient et du malaise européen à voir arriver des millions de réfugiés, Bernard Bloch lance un cri d’alarme délibérément subjectif. Ce texte est un appel à la remise en question. La pièce présente des points de vue contradictoires racontés avec intelligence et humour pour montrer qu’il est vital de prendre en compte l’autre, ses convictions et ses souffrances afin d’avancer vers la paix. Bernard Bloch a vu les deux côtés du miroir; c’est son histoire, même si le narrateur, Dranreb n’est pas lui. Le Voyage de Dranreb Cholb invite à la rencontre et au dialogue. Penser contre soi-même, c’est la lutte que raconte Bernard Bloch.

Le récit de Bernard Bloch m’a beaucoup touché par sa lucidité, sa générosité, sa complexité, sa richesse, bref, par ses qualités littéraires. Nous avons longuement parlé de la Palestine, d’Israël, de son voyage et du projet que je conduis moi-même à Gaza depuis 2013. Quand il a décidé de mettre en scène son magnifique récit, il était évident qu’il devait présenter son travail à la Comédie.

 

Jessica Mondego

 

Cycle Soulever la politique à la Comédie

Du 31 octobre au 05 novembre 2017 - Soulever la politique de Denis Guénoun
Du 07 au 11 novembre - F(l)ammes d’Ahmed Madani
Du 14 au 18 novembre - Le Voyage de Dranreb Cholb de Bernard Bloch

 

En marge des spectacles

Du 2 au 4 novembre - Colloque Hypothèses sur le théâtre, la politique, l’Europe, la philosophie. À l’occasion du spectacle Soulever la politique, les Universités de Lausanne, de Genève et la Comédie organisent un colloque autour du travail de Denis Guénoun.
Le 18 novembre - Conférence de Charles Méla. À l’occasion du cycle Soulever la politique, Charles Méla consacre une conférence à la relation entre théâtre et politique, notamment au travers d’une analyse croisée des Suppliantes d'Eschyle et des Suppliants de Elfriede Jeline.

Renseignements et réservations au +41(0)22.320.50.01 ou sur le site du théâtre www.comedie.ch

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