Publié le 09/09/2014 à 09:33

La Bâtie explose la rentrée !!!

 

La Bâtie explose la rentrée !!!

 

Depuis 1995 Alya Sturenburg Rossi oeuvre dans le champ culturel avec une certaine constance qui semble bien porter ses fruits. Nommée en 2008 directrice artistique de la Bâtie-Festival de Genève et, reconduite dans ses fonctions jusqu'en 2017 - voire 2019 ? - on aurait bien tort de regretter l'absence de tournus réclamé par certains acteurs culturels locaux. Car, au regard du succès manifeste que rencontre le festival à l'échelle locale et de son rayonnement incontestable à l'international, pourquoi changer en pente aussi ascendante ? Entretien avec celle qui refuse l'étiquette de festival élitiste au vu d'une fréquentation publique incontestable et très variée.

 

 

 

Au regard de la billetterie qui affiche des jauges pleines depuis l'ouverture du festival, on s'attend à un bilan plus que prometteur non ? Où en êtes-vous des entrées à mi-chemin de cette 38°édition ?

 

Il est vrai que cela se passe plutôt très bien. Mais il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Surtout quand on se souvient du taux record de l'an dernier estimé à plus de 90% de fréquentation. Donc, on continue avec le sourire, mais sans crier victoire.

 

La couleur de cette saison dite « engagée », au croisement de la critique politique et des arts de la scène, contribuerait-elle sinon à une hausse, à une plus grande diversité, voire à un renouveau des publics ?

 

La Bâtie a toujours pu compter sur un panel assez large en matière de publics. D'abord, il existe bel et bien un public festivalier fidèle de longue date.
Ensuite, il y a beaucoup d'étudiants, issus d'horizons disciplinaires très variés. Cela fait très plaisir de voir qu'on touche un public aussi large. Mais ce qui est le plus gratifiant, c'est de voir que le public de la Bâtie ne vieillit pas. C'est un signe manifeste de bonne santé du festival à mon sens. Et il faut alors reconnaître à l’ensemble du public du Festival cette grande curiosité dont il témoigne, surtout quand nous proposons un grand nombre d'artistes encore peu connus et que certains d'entre eux sont pour le moins radicaux.

 

Depuis 2008 vous ne cessez d'être unanimement remerciée pour la qualité de votre travail et le Conseil de fondation de La Bâtie parle même d'un mandat pouvant courir jusqu'en 2019 - puisque la fondation a été créée en 2010, date officielle de votre mandat. Une confiance plus que gagnée on dirait ?

 

Pour l'heure, je suis renommée jusqu'en 2017. Mais dans la logique festivalière qui est celle de la Bâtie, la durée de trois ans pour un mandat ne peut pas être évaluée de la même manière que pour un lieu permanent. 3 ans est le temps minimum pour être en mesure d'accueillir certaines productions que l'on doit réussir à caler sur une période ultra réduite de deux semaines ! Si on ne disposait que d'une année pour anticiper, autant vous dire qu'on ne pourrait absolument pas proposer une programmation à la hauteur de nos envies et des attentes des publics. Du coup, cela fait déjà deux ans que je sais que je finirai cette édition par Tauberbach d'Alain Platel… Le festival ne durant que deux semaines, il est très souvent compliqué de faire concorder certains agendas et nous travaillons en amont (2-3 ans). Pour autant qu'on s'attache à programmer des artistes majeurs de la scène internationale, qui ont nécessairement un calendrier de tournée extrêmement important ; ou que l'on ne renonce pas à faire venir des artistes de très loin et/ou qui tournent avec de grosses productions (logistique, décors, distribution, etc) pour seul argument de manque budgétaire. Car si certaines productions coûtent chères à J-1 an, elles le sont alors beaucoup moins à J-2 ou  J-3 ans, grâce au travail de fourmis que nous menons, et qui consiste à travailler en réseau et en bonne intelligence avec un grand nombre d'autres scènes ou festivals européens, s'agissant des coproductions ou des tournées internationales. Tout cela participe nécessairement à la minimisation des coûts et à la mutualisation de certaines dépenses.

 

 

Justement, après 10 années passées à la tête du Festival d'Avignon en codirection avec Hortense Archambault, Vincent Baudriller, que vous connaissez bien, et qui vient de reprendre les rênes du Théâtre de Vidy à Lausanne, se réjouit de ne plus être contraint par cette temporalité festivalière si frustrante !  Pouvoir prendre le temps d'accompagner les artistes sur la durée pour en récolter et partager les fruits avec les spectateurs sur des séries de représentations plus longues ; entretenir un rapport régulier avec les publics tout au long de l'année et non plus seulement le temps d'un festival qui draine un public très étendu géographiquement… Et vous ? Ne seriez-vous pas tentée par un outil permanent ?

 

Pourquoi pas. Mais pour l'instant, j'ai encore trois ans de travail devant moi et pour tout dire, mon plan de carrière est assez flou.

 

Forte de votre expérience de 6 ans à la tête de La Bâtie, certains changements sont-ils prévus dans votre manière de penser et d'articuler votre programmation pour la suite ?

 

A partir du moment où on travaille dans le domaine de l’art vivant, on a affaire avant toute chose à des êtres humains, c’est passionnant. Mais, rien n'est jamais acquis, figé ou confortable. D'ailleurs, si cela le devenait, cela serait inquiétant !  Nous avons mis des années à mettre en place un grand nombre de choses qui nous permettent aujourd'hui de pouvoir compter sur certains outils, partenaires, réseaux etc. et d'avancer plus efficacement dans notre travail. Des changements, il y en a tous les ans. Comme le partenariat avec Vidy depuis cette année, ou encore le PACT, pôle artistique et culturel transfrontalier France-Suisse, avec Bonlieu Scène nationale d'Annecy. Chaque année amène son lot de nouveautés et contribue activement au développement de notre réseau, grâce à un travail souterrain de très longue haleine. Alors, disons que si changement il y a, ce sera toujours dans une logique de continuité.

 

Comment expliquez-vous qu'il faille attendre que Milo Rau, artiste suisse, soit programmé ailleurs qu'en Suisse et dans les plus grands festivals européens (comme le Kunstenfestivaldesarts Brussels) pour finir enfin par arriver en Suisse romande, et plus particulièrement ici, à Genève ?

 

Eh bien, disons que je ne me l'explique pas justement et que donc, j'y remédie ! Nous sommes face au paradoxe suisse par excellence.  Et nous avons justement décidé de prendre le problème a bras le corps, puisque ce n'est pas une, mais plusieurs pièces et plusieurs films de Milo Rau que nous programmons, et que nous en avons précisément fait notre "grand invité". Je crois toutefois que c'était le bon moment. Même si j'avais déjà souhaité l'inviter à plusieurs reprises auparavant, et que cela n'avait jamais pu se faire, il est juste de lui consacrer aujourd'hui une plus belle place encore au sein de notre festival à ce moment-ci de son travail. D'ailleurs, il n'est pas anodin de voir qu'il vient juste de remporter un des Prix suisse de théâtre 2014.

 

Le travail de Milo Rau est souvent - voire abusivement - qualifié de "théâtre documentaire" qui brouille les repères disciplinaires habituels. Avec lui, un grand nombre de propositions programmées cette année se situe à la croisée de la recherche et de la création, usant de processus dramaturgiques tels le témoignage réel ou fictif, la critique politique au format essai vidéo ou montage sonore, des distributions qui n'hésitent pas à mélanger professionnels et amateurs, musiciens, danseurs et comédiens etc.  Pensez-vous qu'il soit toujours aussi pertinent de continuer à identifier les spectacles par catégorisation disciplinaire (théâtre / danse)  dans le cadre de vos supports de communication ?

 

Depuis l'an dernier, on a supprimé le chapitrage habituel "Théâtre / Danse / Musique" dans nos programmes. On a en effet très vite pensé qu'il était parfaitement obsolète de continuer à les séparer de la sorte dans nos supports papiers. Mais on présente aussi beaucoup d'artistes  qui ne sont encore jamais venus dans la région comme She She Pop, Vincent Macaigne, Milo Rau etc. Donc, il reste important d'accompagner les spectateurs malgré tout, en continuant sinon d'indiquer un genre, une « origine » disciplinaire. Si la forme qu'il ou elle nous livre est difficilement réductible à une catégorisation de type théâtre ou danse, ce qui va compter dans cette identification disciplinaire est moins l'objet, que l'origine d'appartenance disciplinaire de l'artiste lui-même.

 

Des conseils pour celles et ceux qui hésiteraient encore avec des coups de coeur à venir et à ne pas manquer ?

 

Deux spectacles (qui ne sont pas encore complets) : Olivier Dubois avec Tragédie(1), qui sera jouée à Château Rouge à Annemasse. Une pièce de groupe manifeste qui fait déjà partie de l'histoire de la danse française. Et puis bien sûr, Alain Platel, avec Tauberbach(2), l'un des plus beaux moments du festival à mon avis.

 

A votre avis, quels sont les enjeux aujourd'hui en matière de politique culturelle genevoise ? Tant pour les compagnies que pour les lieux ?

 

Ce dont Genève manque cruellement, c'est d'un vrai grand plateau, sans lequel il lui est difficile d’être à la hauteur des enjeux artistiques et culturels d'aujourd'hui et de demain.. Et il est rageant de renoncer à certains spectacles au seul motif d'absence de plateau de dimensions internationales. S'il y a bien le BFM, on oublie trop souvent que ce gros bateau ne dispose pas de cintres… En 2012, pour accueillir Heiner Goebbels, nous avons dû démonter le mur de fond de scène du Théâtre de Carouge pour faire entrer le décor… Heureusement que nous pouvons compter sur nos voisins français avec Château Rouge à Annemasse. Quant aux compagnies, depuis que les conventionnements ont été mis en place, je pense qu'une grande partie des soucis de fonctionnement ont pu être résolus et c'est tant mieux. Mais la question des créateurs indépendants et non conventionnés reste ouverte.

 

Propos recueillis par Sèverine Garat

(1) Olivier Dubois | Tragédie - Château Rouge à Annemasse le 09 septembre à 20h30
(2) Alain Platel | Tauberbach - Bâtiment des Forces Motrices à Genève les 12 et 13 septembre à 21h00

Retrouvez le programme de la Bâtie-Festival de Genève 2014 sur leprogramme.ch ou sur le site du festival www.batie.ch 

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