Publié le 28/06/2017 à 16:00

L’opéra en plein air de Musiques en été

Amour, pouvoir et sagesse à l’Hôtel de Ville de Genève

 

Loin des grandes productions opératiques, les créations en plein air à l’Hôtel de Ville de Genève offrent une proximité avec le public et une acoustique inégalables. L’Opéra de Chambre de Genève, qui fêtait l’an dernier ses cinquante ans avec Signor Bruschino de Rossini, retrouve ce lieu magique du 4 au 8 juillet, dans Il Re Pastore de Mozart, un petit bijou peu connu de l’opéra de chambre commandé pour saluer la visite de l’archiduc Maximilien-François à Salzbourg en 1775. L’histoire raconte qu’après avoir libéré la ville phénicienne de Sidon du tyran Straton, Alexandre le Grand fait monter sur le trône Aminta, le successeur légitime qui a survécu comme berger sous l’usurpateur, mais ce dernier n’accepte le pouvoir qu’à la condition de ne pas devoir renoncer à son amour, Elisa. Le directeur artistique de l’Opéra de Chambre de Genève, Franco Trinca, qui dirigera L’Orchestre de Chambre de Genève à cette occasion, et le metteur en scène Pierre-Emmanuel Rousseau nous entretiennent de cet événement phare de l'édition 2017 du Festival Musiques en été.

 

 

Opéra de chambre, sérénade ou cantate, comment définir cette œuvre?

Franco Trinca: C’est une sérénade, un type de musicalité idéal pour l’été et notre formule en plein air. Très en vogue à Vienne au temps de Mozart pour les occasions spéciales, c’est un format aux éléments de mise en scène minimalistes et dont la durée était plus courte que le traditionnel opera seria en trois actes. Écrit en 1751 en trois actes, le texte est très populaire et s’inspire des écrits antiques chers au librettiste d’opéra et poète italien Pietro Metastasio. D’une expression admirablement adaptée au langage musical, le livret originel de Metastasio, portant le titre de dramma per musica, a été mis et remis en musique par tous les compositeurs européens de quelque notoriété, tant le rendu des sentiments atteint son paroxysme par la régularité de la versification et la clarté du langage de l’auteur.

 

Quelle a été l’inspiration mélodique du jeune Mozart pour cet opéra?

Franco Trinca: Mozart avait effectivement 19 ans lorsqu’il a écrit cette œuvre, mais au vu de sa carrière précoce, on ne peut pas dire que cet opéra soit une œuvre de jeunesse. Ce qui n’empêchera pas son père Leopold d’y jeter un coup d’œil et d’y faire ses modifications aussi minimes soient-elles, témoignant du lien fort qui unissait le père et le fils. Il avait déjà écrit plusieurs opéras dont Mitridate, re di Ponto (1770, Milan), Lucio Silla (1772, Milan) ou La Finta giardiniera (1775, Munich). Cette œuvre montre donc toute cette expérience acquise tant pour l’opéra que pour les chanteurs. Grâce à ses connaissances de la voix et sa maîtrise de la polyphonie, il apporte une touche personnelle de sensibilité à ces mélodies et à un style lié encore aux "affects" baroques, dépeignant sans exagération les émotions humaines dans toute leur véracité. Sur la page de titre de son dernier opéra, La clémence de Titus, (encore un livret de Metastasio), Mozart transforma le terme habituel d’opera seria choisi par le poète en opera vera (opéra vrai). Cette distinction aurait pu s'appliquer à Il Re Pastore seize ans plus tôt, s'il avait eu droit à une véritable mise en scène à Salzbourg.

 

Cette œuvre nous plonge dans le siècle des lumières.

Pierre-Emmanuel Rousseau: C’est une pièce sur la problématique du libre arbitre. Que fait-on lorsqu’on est désigné pour régner contre son gré? Est-on prêt à abandonner sa liberté pour prendre le pouvoir? C’est ce qui arrive au berger Aminta, lorsqu’Alexandre le Grand vient le chercher pour qu’il devienne roi. Il y a quelque chose de très rousseauiste dans cette œuvre de par sa peinture préromantique du sentiment amoureux et de la nature. Cette histoire suggère que l'homme est naturellement bon et que c’est la société qui le corrompt. Une idée véhiculée notamment par les diverses obédiences maçonniques répandues à cette époque en Europe.

 

 

On se souvient de la mise en scène audacieuse d’Olivier Fredj et Nicolas Buffe, qui replaçaient Il Re pastore dans un univers futuriste inspiré des mangas japonais au Théâtre du Châtelet à Paris en 2015. Dans quel monde avez-vous choisi de replacer ce récit?

Pierre-Emmanuel Rousseau: Tout en respectant le texte comme la musique tels qu’ils ont été écrits, j’ai privilégié le lien qui les relie à notre époque et plus particulièrement à ces trente dernières années, car je trouve impératif de pouvoir donner une résonance contemporaine à ces œuvres passées. Nous suivrons donc deux jeunes adolescents d’aujourd’hui face à la responsabilité de gouverner un royaume. Alexandre apparaîtra comme un dictateur, sorte de grand prêcheur qui harangue les foules. Comme les contraintes dues au lieu, la cour de l’Hôtel de Ville étant un monument historique, ne nous permettent pas de fixer solidement des décors imposants, nous avons imaginé un décor dans l’héritage du théâtre de tréteau, léger, fonctionnel et judicieux.

 

Vocalement, Mozart exige des chanteurs tout à la fois légèreté et agilité, avec de nombreux morceaux de bravoure.

Franco Trinca: La caractéristique de cet opéra de chambre, c’est qu’il comporte de nombreuses vocalises et allitérations qui demandent rythme et élocution parfaits pour en dégager toute la force et la poésie. A noter que le rôle d’Aminta est joué dans cette production par une soprane, Bianca Tognocchi, ce qui s’inscrit totalement dans la tradition des travestis baroques. Amelia Scicolone endossera le rôle d’Elisa, tandis que la troisième soprane, Carole Meyer, se chargera de celui de Tamiri. Manuel Nuñez Camelino sera Agenore et Valerio Contaldo jouera le rôle d'Alessandro.

Pierre-Emmanuel Rousseau: Les chanteurs doivent être valeureux tant vocalement que scéniquement, car le travail que je leur ai demandé s’apparente plus à celui d’un comédien que ce qu’on leur demande dans les salles beaucoup plus grandes, où les traits de leur personnage sont habituellement accentués. Ici chaque mouvement et chaque expression faciale prennent une importance considérable au vu de la taille réduite de l’espace scénique et de la proximité inaccoutumée du public.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Re Il Pastore de Mozart, à découvrir du 4 au 8 juillet 2017 dans la Cour de l'Hôtel de Ville de Genève.

Par l’Opéra de Chambre de Genève et L’Orchestre de Chambre de Genève sous la direction de Franco Trinca
Pierre-Emmanuel Rousseau, mise en scène

Cet événement s'inscrit dans le cadre du Festival Musiques en été 2017 (Genève du 1er juillet au 18 août). Renseignements et réservations sur le site du festival www.musiquesenete.ch

Rocade prévue à l’Alhambra en cas de mauvais temps.

L’Orchestre de Chambre de Genève - Destination Tango