Publié le 14/10/2020 à 14:21

L’homme ré-inventé

«C’est amusant de regarder des porteurs de masque de réalité virtuelle se mouvoir dans un imaginaire qu’on ne voit pas. Il faut essayer de décoder ce qu’ils sont en train de faire d’après leurs gestes et leurs réactions.»

 

Ersatz, à découvir du 14 au 18 octobre au Théâtre des Marionnettes de Genève (TMG), est un OVNI cocasse, qui s’approprie la thématique et les coutumes du transhumanisme. Bienvenue dans le futur qui cogne à la porte de notre présent, bienvenue à l’homme augmenté! Mais augmenté en quoi, au fait? Julien Mellano, créateur et seul interprète du spectacle répond (sans répondre tout en répondant) avec des images et des sons bien plus que par un discours. Son homme augmenté se découvre particulièrement énigmatique, entouré d’objets bizarres et nimbé dans un univers sonore déconcertant – l’âge conseillé pour le spectacle, 12 ans, est d’ailleurs essentiellement dicté par cet univers sonore qui pourrait impressionner les plus jeunes.

Cet homme est-il encore un homme? Et puis d’abord où est-il, et, bon sang, que fait-il? sont des questions qui turlupinent les spectateurs de ce spectacle créé en janvier 2018 dans une forme plus courte par le Collectif Aïe Aïe Aïe. Au téléphone, Julien Mellano confirme qu’il n’est pas un geek. Et que cela soit à base de bricolages, de magie ou de mise en scène, l’objectif demeure toujours le même: privilégier l’imaginaire de celui qui regarde (et écoute)!

 

Ersatz se déploie à partir d’un personnage énigmatique.

Oui, nous avons peu d'informations pour comprendre qui il est, et même sur l’espace-temps dans lequel il évolue. Il découvre des objets, et on ne sait jamais dans quelle mesure il les découvre pour la première fois ou si il les connaît bien. Cela crée un flou, un jeu. Mon principe de travail est que dès que cela devient clair je rajoute un petit peu de doute!

 

 

Le spectacle touche au transhumanisme. Il se révèle notamment par des sons émis par votre personnage.

Oui, le son est très important. Nous avons mis au point un dispositif qui me permet de produire en direct tout un tas de sons dénaturés, exagérés, amplifiés… Ce sont des sons organiques, mais qui évoquent une machine. Je peux ainsi souligner tous mes gestes tout au long du spectacle. Le personnage reste par ailleurs relativement impassible, il y a quelque chose de Buster Keaton en lui. Au début, cette bizarrerie est assez drôle, elle évolue ensuite. Cela commence avec une fausse froideur, qui vrille ensuite dans une autre émotion. Mais il ne faut sans doute pas dévoiler l’histoire.

 

Suivez-vous de près tout ce qui touche au transhumanisme?

Pas vraiment. Je me suis bien penché sur la question au moment de la création. Mais ensuite, je me suis engagé sur un autre projet qui aborde l’astrophysique. Ce n’est plus la même recherche, même si je le considère un peu dans le prolongement. Le point commun serait le regard vers l’avenir, les projections.

 

Donc, au-delà de l’aspect scientifique et technologique…

… J’essaie davantage de dégager du sujet un imaginaire qui m’est propre. Avec toute la prudence, voire la résistance, que je peux par rapport à ce mouvement, ma démarche consiste à trouver un rapport qui ne soit pas manichéen, mais qui permette de toucher aux vraies questions, de savoir si il y a une limite à l’intervention technologique sur le corps humain. Et si oui, où est-elle? Dans le spectacle, je mets en scène un personnage qui nous confronte à ce dilemme. Je précise tout de suite que je n’ai pas la réponse!

 

 

Ce n’est pas votre démarche, mais quand on part dans cette direction, n’est-il pas tentant d’avoir recourt à des technologies pointues?

Il ne faut pas se faire avaler par la technologie. Dès qu’on commence à travailler avec des outils performants, cela donne souvent des résultats intéressants, mais cela nécessite aussi un savoir-faire, une mise à jour assez précise. Ce qui m’intéresserait…. Mais je ne suis pas un geek. Donc j’essaie de transposer, avec mes limites et mes compétences, un univers de science-fiction qui cherche avant tout à laisser de la place à l'interprétation du spectateur, à son imaginaire.

 

La science-fiction est assez présente dans la culture populaire contemporaine, surtout au cinéma et à la télévision. Vous servez-vous de cette culture populaire?

Ma génération a grandi avec un univers de SF. Cela permet de jouer avec les codes de cette culture populaire. Je prends un exemple, avec tout ce qui tourne autour du masque de réalité virtuelle. Cela m’intéresse, mais c’est quelque chose que je ne connais pas très bien. Et ce que je choisis de faire, en définitive, c’est observer les gens l’utiliser. C’est amusant de regarder des gens se mouvoir dans un imaginaire qu’on ne voit pas. Il faut essayer de décoder ce qu’ils sont en train de faire d’après leurs gestes et leurs réactions. Et cela permet de privilégier la mise en scène.

 

Comment élaborez-vous les objets que vous utilisez, par exemple le cerveau en laine?

J’ai une formation de plasticien, et l’étape de la fabrication des objets est très importante pour mes spectacles. J’aime beaucoup toucher les matériaux et les tester avec une scénographie. Nous travaillons sur des recherches d’objets et de matériaux, j’ai besoin de mettre les mains dans la colle, afin de tester leurs limites et leurs possibilités, qui contribuent à nourrir l’écriture.

 

 

Comment procédez-vous?

Je commence par un gros travail de documentation. Ensuite, je passe, d’une manière instinctive à des images qui s’imposent à moi, et qui seront comme des jalons dans le déroulé du spectacle. Je vais reprendre l’exemple du masque de réalité virtuelle: il apparaît comme un bricolage maladroit réalisé avec des bouts de carton et du papier collant. Mais il produit réellement de la lumière, sans que l’on comprenne comment. Je mélange l’artisanat et la technologique plus poussée qui se découvre comme de la magie. Je joue sur ce décalage, l’enjeu est bien entendu de surprendre et de croiser ces deux rapports à la technique, le bricolage biscornu et une technologie plus poussée.

 

Peut-on dire que c’est l’objet qui écrit l’histoire?

Les objets amènent un vocabulaire visuel. Leurs interactions vont créer ce que j’appellerais des phrases visuelles, qui peuvent faire l’économie du texte et du verbe. J’aime beaucoup quand j’arrive ainsi à donner naissance à des paradoxes visuels. Je m'amuse à mettre le spectateur sur une piste, comme accepter un bricolage un peu raté, et à le surprendre en y intégrant un petit effet technologique ingénieux et inattendu.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Ersatz, du 14 au 18 octobre au Théâtre des Marionnettes de Genève (TMG)
de Julien Mellano et du Collectif AÏE AÏE AÏE (FR)

Dès 12 ans, 50 min.

Renseignements, informations:
marionnettes.ch

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