L’héritage d’Aristophane au Grütli

«Il y a un côté potache chez Aristophane. On y trouve l’humour de la langue, celui de situation et même l’humour animalier.»

 

Bienvenue à Las Piaffas! Le Théâtre du Grütli propose un aller simple pour cette cité céleste, entre le monde des humains et le domaine des Dieux, du 20 février au 11 mars. On y trouve… des oiseaux bien sûr!

Le dramaturge français Serge Valletti s’intéresse à ces maîtres du ciel dans l’adaptation des Oiseaux du poète comique grec Aristophane. Las Piaffas naît du désir d’exil du héros humain (pour un temps en tout cas) Pistenterre. Il fait prendre conscience aux oiseaux du pouvoir qu’ils détiennent: ceux-ci occupent l’espace entre les Hommes et les Dieux, toute communication passe par eux et ils devraient en profiter. Ainsi commence la construction d’une cité dans le ciel. Oui parce que la vie sur terre est chère, tous ces impôts et ces péages… Non, décidément, il vaut mieux devenir oiseau!

Valletti a gardé tout l’esprit de satire sociale et politique d’Aristophane, sans jamais oublier la part d’humour du poète. Un résultat décidément moderne avec un petit goût d’antique. Frédéric Polier a décidé de monter cette pièce pour sa dernière saison à la tête de l’institution. Il nous parle des raisons qui l’ont fait choisir ce texte.

 

Ce projet est significatif pour vous à plus d’un titre: vous fêtez le vingtième anniversaire de votre compagnie Atelier Sphinx et c’est votre dernière mise en scène au Grütli en tant que directeur du théâtre. Pourquoi avoir choisi Las Piaffas pour cet évènement marquant?

J’avais beaucoup de grandes pièces classiques en tête pour cette occasion mais, dans l’esprit de l’Atelier Sphinx, je voulais un projet original. J’avais déjà rencontré Valletti il y a très longtemps lorsque je tournais en France et j’ai découvert totalement par hasard son projet de traduction Toutaristophane. Il s’agit pour lui de proposer des adaptations des onze pièces qui nous restent du poète grec. Il les a transposées tout en restant fidèle à l’esprit d’Aristophane. Monter Las Piaffas, l’adaptation des Oiseaux, me permet donc de me pencher sur la langue d’un dramaturge contemporain que j’apprécie énormément tout en travaillant sur un auteur grec ancien. J’ai choisi cette pièce en particulier car elle contient une fable universelle qui peut être transposée partout.

 

La langue qu’utilise Valletti est très moderne, il ne faut pas s’attendre à entendre un auteur classique en venant voir cette pièce…

La première traduction que l’on connait d’Aristophane est écrite en majuscules, sans espace entre les mots. Il a fallu reconstituer la distribution du chœur et des personnages. Les manuscrits directs d’Aristophane, ça n’existe pas. Il y a une tradition de la traduction d’Aristophane mais Valletti ne se sert pas uniquement de cela. Il utilise son instinct de dramaturge et d’homme de théâtre pour nous rendre, avec cette adaptation, une pièce à la langue extrêmement familière et même assez gratinée!

 

 

Adapter les œuvres d’Aristophane est un grand pari, est-ce qu’un autre que Valletti aurait pu réussir à revisiter ces pièces?

Il y a eu d’autres traductions intéressantes mais Valletti a repris tout l’œuvre connu. Nous savons qu’Aristophane a écrit une quarantaine de pièces, il nous en reste onze complètes. Valletti a même fait une pièce avec les fragments de la trentaine d’autres textes retrouvés. Il est aussi entré dans l’état d’esprit d’Aristophane avec son côté frondeur et insolent. Aristophane, c’était un peu La Revue de l’époque. Il faisait allusion aux tragédies, à ses contemporains, dont Sophocle ou Socrate et à l’actualité, surtout guerrière d’Athènes à ce moment-là. Il ne manquait pas non plus de se moquer des pièces des autres. Bien sûr, aujourd’hui ces références ne nous diraient rien. J’ai vraiment l’impression que Valletti arrive à rendre cette matière vivante dans le monde contemporain. Un des extraits emblématiques d’une adaptation d’Aristophane par Valletti se trouve dans Reviennent les lucioles, basé sur Les Grenouilles. Il y transforme un dialogue entre Eschyle et Euripide en un duel entre les cinéastes Fellini et Pasolini. Ainsi, on voit que Valletti sait offrir des transpositions particulières mais très parlantes pour nous. Il ne faut pas non plus oublier son sens du comique de la langue et sa capacité à faire preuve d’une gouaille affutée qui font de ces adaptations des succès.

 

Comment décrire l’humour de cette pièce, propre à Aristophane?

Il y a un côté potache chez Aristophane. On y trouve l’humour de la langue, celui de situation et même l’humour animalier. La pièce met en jeu une grande galerie de personnages d’oiseaux qui s’offrent comme des miroirs aux humains. Il y a quelque chose d’assez espiègle ici, un comique qui se mélange à une forme de merveilleux. La poétique s’imprime dans tout cela grâce à un côté imaginaire exemplifié par la présence du phénix. C’est féérique et farcesque en même temps. Aristophane prend les figures mythologiques et la tragédie pour s’en amuser, il les tourne en dérision. C’est une très vieille tradition qui existait déjà dans le théâtre antique sicilien. Dans Las Piaffas, on verra apparaître Poséidon et Hercule.

 

Le point de départ de la comédie est un syllogisme, pouvez-vous le résumer?

Deux quidams athéniens ont quitté la cité en quête d’un endroit où ne plus être embêtés par les taxes. Ils ne sont pas forcément à la recherche de la richesse, mais surtout d’un endroit tranquille. Leur raisonnement est le suivant: la vie sur terre et chère et pénible; les oiseaux, eux, vivent dans un monde plus facile. Nous allons donc construire une cité chez eux, dans le ciel. Ainsi, ils s’installent chez les oiseaux car ceux-ci n’ont pas de préoccupation monétaire. Ils lancent alors la construction de cette cité, nommée Las Piaffas – en plus de son allusion aux piaffes, ce nom rappelle la fameuse Las Vegas, construite en plein désert. Il y a un côté surréaliste, bien sûr, à ce projet de ville construite dans les airs. Quant à nos deux quidams, on peut deviner qu’ils n’arriveront pas à se départir de leurs instincts humains.

 

Propos recueillis par Jessica Mondego

 

Las Piaffas, un texte de Serge Valletti d’après Les Oiseaux d’Aristophane, mis en scène par Frédéric Polier est à voir au Théâtre du Grütli du 20 février au 11 mars 2018.

Renseignements et réservations au +41 (0)22.888.44.84 ou sur le site du théâtre www.grutli.ch

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