Publié le 12/02/2016 à 18:30

Jordi Savall, le maître de musique

«Les frontières existent, mais il est important de les franchir»

 


On ne présente plus Jordi Savall, qui se produit régulièrement à Genève. L’an passé, son ensemble Hespèrion XXI était élargi de musiciens africains et latino-américains pour aborder le thème de l’esclavage. Grande figure humaniste et engagée, Jordi Savall est plus qu’un porte-voix des musiques anciennes. Dans quelques jours, les étudiants de la Haute école de musique de Genève auront la chance d’être formés par cet artiste catalan hors pair. L’occasion pour eux d’un apprentissage de haut vol avant leur concert placé sous sa direction.

Cette soirée unique du 20 février mettra en lumière le style baroque français. Sous les ors du Victoria Hall, on revisitera des œuvres de Lully, Purcell, Marais et Haendel. Nous avons posé quelques questions au pianiste et musicologue Philippe Dinkel, directeur de la HEM - Genève.

 

 

Jordi Savall est une icône dans le domaine de la musique ancienne. Qu’incarne-t-il pour vous?

Jordi Savall est un familier de Genève, où il a beaucoup d’amis. Il a participé régulièrement au festival Agapé à l’Eglise Saint-François de Sales, dont il était la star incontestée et qui est réapparu aujourd’hui sous d’autres formes. Lors de sa dernière venue à Genève, il s’est produit à la Cathédrale avec son Ensemble Hespèrion XXI et il a donné un spectacle magnifique autour des musiques d’Afrique et d’Amérique du Sud issues de l’esclavage. Cela faisait longtemps que nous cherchions une date pour l’inviter. Francis Biggi, le responsable du Département de musique ancienne de la HEM, le connaît bien pour l’avoir croisé à la Schola Cantorum de Bâle, la «Mecque» de la musique ancienne où Savall a longtemps enseigné. Ce concert est donc la concrétisation d’une longue course-poursuite qui nous permet de mettre nos étudiants en présence d’une des principales personnalités dans ce domaine. C’est aussi une grande figure humaniste, qui joue un rôle militant en faveur d’un grand nombre de causes, notamment avec son projet «Jérusalem, ville des deux paix» qu’il a donné au Bâtiment des Forces motrices il y a quelques années. Il est extrêmement attaché au rôle de la musique et de la culture comme vecteur politique. Au point d’avoir refusé en 2014 le Prix national de musique en Espagne, car il considérait que le gouvernement maltraitait ses artistes en réduisant le budget de la culture.

 

Est-ce la première fois que l’orchestre baroque de la HEM - Genève sera dirigé par Jordi Savall? Qu’est-ce qu’une personnalité comme la sienne peut apporter à vos élèves?

Pratiquer un instrument est une activité relativement solitaire qu’il faut équilibrer avec un travail d’ensemble. Les étudiants travailleront avec lui pendant une semaine. Etre encadrés par une personnalité de cette carrure leur fera faire un bond considérable. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que nous avons de telles visites. Nous avons accueilli il y a quelques années Ton Koopman, le grand organiste hollandais, et notre Département de musique ancienne invite chaque année une personnalité de grand calibre. Non pas pour sortir les étudiants de leur routine, car ils ont d’excellents professeurs, mais plutôt pour les décentrer par rapport à leurs habitudes. Dans ce sens, on se réjouit du «désordre» que Jordi Savall va apporter dans l’école la semaine prochaine!

 

 

Jordi Savall est un grand défricheur de partitions. Finalement, le concert du 20 février propose un répertoire assez classique avec des œuvres d’Haendel, Marin Marais, Purcell, Lully. Comment expliquez-vous ce choix? En est-il à l’origine?

Jordi Savall a proposé le programme et nous avons entièrement validé ses choix. Effectivement, il est important de défricher des partitions oubliées, ce que nous faisons aussi dans le cadre de nos projets de recherche par exemple. Mais en l’occurrence, ce que doivent apprendre nos étudiants, ce sont des «standards», comme en jazz. Cela fait partie de la formation d’être confronté à de grands monuments du répertoire. En ce qui concerne le style français du XVIIe siècle, cela a d’autant plus de sens qu’il s’agit d’un des points fort de notre Département. Certains de nos professeurs sont d’ailleurs des musiciens titulaires des Arts Florissants dirigés par William Christie. Il y a donc une vraie proximité stylistique et culturelle avec ce répertoire. C’est l’équivalent, pour les instruments modernes, des symphonies de Beethoven ou de Brahms. Ce programme nous semble très beau. Il devrait être aussi formateur qu’agréable à l’écoute.

 

Sur quel type d’instruments joueront les élèves pour ce concert donné au Victoria Hall?

Les instrumentistes seront des étudiants du Département de musique ancienne, mais il y aura aussi des étudiants du Département orchestral moderne. Ce brassage est académiquement et artistiquement important. Nous n’allons surtout pas empêcher des étudiants qui suivent une formation de violonistes modernes et qui s’intéressent à la musique baroque de jouer ce qui a été composé en deçà de 1700! Bien au contraire, nous allons les encourager, leur prêter un archet baroque et leur demander d’apprendre des phrasés et des ornementations dont ils n’ont pas l’habitude. D’autant que les grands orchestres demandent de plus en plus d’avoir une pratique des instruments et des techniques de jeu anciens. On essaie de ne pas créer des petits conservatoires internes mais plutôt des centres d’excellence entre lesquels les étudiants se baladent et piochent dans l’offre en fonction de leurs goûts et de leurs intérêts. Par exemple, nous sommes en train de recruter un nouveau professeur de flûte à bec pour notre Département de musique ancienne. Il n’est pas impossible que nous choisissions quelqu’un qui non seulement maîtrise bien le répertoire historique, mais soit aussi curieux de création contemporaine. Les frontières existent, mais il est important de les franchir.

 

Propos recueillis par Cécile Dalla Torre

 

Hommage au style français, samedi 20 février à 20h00 au Victoria Hall à Genève et au Temple du Bas à Neuchâtel le 21 février à 17h00 (concert organisé par Les Amis neuchâtelois de la Haute école de musique de Genève).

Orchestre baroque de la HEM - Genève, sous la direction de Jordi Savall
Œuvres de Jean-Baptiste Lully, Henry Purcell, Marin Marais, Georg Friedrich Haendel

Renseignements et réservations pour le concert au Victotia Hall au +41.(0)22.418.62.45 ou sur le site www.ville-geneve.ch
Renseignements et réservations pour le concert au Temple du Bas au +41.(0)32 717 79 07

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