Publié le 16/08/2014 à 13:39

« J’ai des doutes. Est-ce que vous

"J'ai des doutes. Est-ce que vous en avez ?"

Prix Pultizer 2005,
Doute, pièce de John Patrick Shanley, qu’il s’est lui-même chargé d’adapter et de porter à l’écran en 2008, est une de ces pièces qui vous font terriblement douter sinon de vos certitudes ou de la pièce mise en scène par Robert Bouvier, du texte lui-même. « Une de ces bonnes vieilles recettes à l’américaine, non ? » demandait ma voisine d’audience…

Au sortir du Théâtre de l’Orangerie, il est vrai que l’on doutera moins de l’Oscar de la Meilleure actrice décerné à Meryl Streep ou de l’Oscar du Meilleur acteur dans un second rôle attribué à Philip Seymour Hoffman, que de la pièce elle-même. D’abord, parce qu’il faut quand même bien reconnaître que l’écriture n’est pas ici des plus subtiles. Ensuite, parce qu’il faut bien convenir avec toutes celles et tous ceux qui ont vu le film de Shanley, que tout repose bien sur la finesse d’une Meryl Streep en Soeur Aloysius, et sur le magistral et très regretté Philip Seymour Hoffman, en Père Flynn - sans lesquels il n’est pas certain que nous nous souviendrions 6 ans plus tard de pareille composition littéraire et cinématographique, des plus académiques. Toujours est-il qu’au Théâtre de l’Orangerie, jusqu’au 23 août, Doute n’est ici plus à l’image mais à la scène, et que Robert Bouvier entend bien nous en proposer nouvelle lecture, nouvelle mise en scène et nouvelle interprétation.

L’affaire est la suivante : Le Père Flynn (Robert Bouvier), fraîchement nommé dans une école catholique du Bronx des années 1960, se partage le pouvoir avec une mère supérieure, soeur Aloysius, déterminée à faire tomber l’homme qu’elle accuse de pédophilie sans preuve à l’appui, n’était sa propre conviction. Hostile à toute idée progressiste portée par certains prêtres catholiques, tel le Père Flynn, qu’elle estime comme une menace pour l’ordre et les croyances auxquels elle a décidé de se rallier suite à la mort de son mari, Sœur Aloysius avance en char d’assaut, semant et entretenant la terreur au sein de son établissement, et bafouant tout principe de présomption d’innocence. Chasser le mal, par le mal… Campée sur des convictions de bigote sectaire et tyrannique, avec pour seul prisme de lecture du monde : “son” monde. “Dure comme de la glace” et inapte à accueillir l’autre, le différent, la multitude, Soeur Aloysius est ici interprétée par Josiane Stoléru (cinq nominations aux Molières), parfaitement fidèle au texte et à la caricature - pas si erronée cela dit - d’une époque de grande mutation pour l’église catholique.

Mais ce soir nous ne sommes pas au cinéma, mais au théâtre. Et le gros plan sur l’oeil de Sœur Aloysius n’est réservé qu’aux premiers rangs du gradin, tandis que la maladresse d’une main trop légère du Père Flynn échappera quasiment à tout le monde. « C’est dommage, parce que du coup, c’est le texte qui prend toute la place et vu qu’il brasse vraiment très (trop ?) large… » La surenchère des thèmes abondamment croisés dans le texte de Shanley (« les réformes de l’enseignement, la rumeur, l’exclusion, le racisme… ») ne rendrait-elle pas effectivement périlleux, tout projet de resserrement de l’intrigue à l’essentiel ? Cette “grande-question-du-doute” comme pratique de la sagesse, peut-elle vraiment réussir à apparaître ? Et comment les interprètes parviendraient-ils à s’émanciper d’un (pré)texte construit à l’emporte-pièces, sinon au scalpel ?

Au sortir de la salle, tandis que d’aucuns préfèrent en rester à la simple intrigue quasi policière, cherchant activement et collectivement à en découdre avec la culpabilité ou pas du Père Flynn ; d’autres débattent du caractère hautement contemporain de la pièce, en matière de cas de pédophilie recensés, « malheureusement toujours d’actualité ». Ici encore, trois spectateurs parlent d’altruisme, de tolérance, de progressisme et de bonté. Là, deux amis s’interrogent sur le racisme, le ragot, le conservatisme et le créationnisme. Dans son dossier de presse, Robert Bouvier se réjouissait déjà des « fructueux débats » que cette pièce engendrerait.

Comédie Perdre Son Sac