Publié le 23/01/2019 à 18:28

Hyperborée ou les vertiges du Grand Nord

«La perte de repères que nous avons éprouvée peut aller jusqu’à la perception de l’époque. Les paysages, très minéraux, peuvent provoquer des questionnements, j’ai été parfois perdue dans les âges de la terre»

 

Piquant, vivifiant, un esprit de givre parcourt les scènes genevoises. Sous le pavillon Hyperborée, l’écrivaine Anne-Sophie Subilia, l’artiste sonore Rudy Decelière et le metteur en scène Jean-Louis Johannides présentent les résultats d’une résidence maritime, un voyage de plusieurs semaines le long des côtes du Groenland. Le Grand Nord, territoire de légendes, captait déjà leur imagination. Ils ont pu y mener une quête de sons, de sensations (et même d’images), loin des hommes, au plus près des éléments.

Ils se proposent aujourd’hui de partager avec le public les fruits de leur navigation, et de faire circuler les troubles qui les ont saisis dans ces territoires du rêve, dans ce là-bas inhospitalier. Spectacle ou performance, l’objet scénique est successivement présenté dans les théâtres qui l’ont soutenu. A Saint-Gervais (24 et 25 janvier), au Grütli (1 et 2 février) et à La Comédie (11 février). Chacun s’y rendra les sens en alerte et vêtu selon la saison.

 

Le titre Hyperborée évoque des mythes, des légendes.

Anne-Sophie Subilia: Oui, le mot convoque notre imaginaire. Un insituable, une espèce de lieu nébuleux, qui ouvre beaucoup de portes à nos imaginaires.

Jean-Louis Johannides: Le Grand Nord, que je n’avais jamais visité, a déjà été présent dans plusieurs de mes spectacles. J’ai beaucoup lu à ce sujet. Avant de partir, j’ai pensé à Victor Segalen, qui se demandait, avant un voyage en Chine, si l’imaginaire déchoit ou s’il est augmenté au contact du réel. J’ai vérifié que le réel a une telle force qu’il se produit une démythification. Mais au retour, le mythe reprend très gentiment sa place, c’est étonnant.

 

Dans quelles conditions se déroule votre voyage?

J.-L. J.: Nous sommes cinq sur le voilier, c’est une microsociété, et tout autour, l’immensité. Cette nature très austère nous questionne, nous confond, nous nourrit, provoque des gouffres en nous, et exige une constante réévaluation de notre présence à l’environnement, à l’extérieur.

 

Quelles sont vos premières impressions?

A.-S. S.: Je suis frappée par l’entremêlement des éléments, les mouvements des choses entre elles dans les grands espaces. Comme il se passe peu de chose, le subtil se perçoit, devient plus manifeste.

J.-L. J.: Oui, ce très peu appelle a une sensibilité qui augmente, nous somme plus poreux. Nos sensations ne sont pas pour autant toujours extraordinaires, nous ne vivons pas dans une félicité continue, plutôt dans une autre temporalité, le temps se déplie, se déploie de manière inattendue.

 

Comment abordez-vous votre mission, votre travail?

J.-L. J.: Nous prenions tous les jours un moment pour discuter de ce que nous éprouvions, de comment nous le vivions. Et aussi comment nous orienter dans notre travail.

 

 

Un exemple de l’orientation que peut prendre ce travail en commun?

A.-S. S.: Dans ces immensités où l’on peut voir très loin, un corps à l’arrêt est invisible, et il provoque quelque chose dans le paysage quand il se met en mouvement. En posture de camouflage, les quelques animaux que nous avons pu voir faisaient corps avec le paysage, il y avait des confusions extraordinaires. Cela nous a amené à expérimenter et à questionner cette possibilité de disparaître et de réapparaître.

 

Votre équipe est formée de spécialistes du texte, du son et de la mise en scène. L’image est la grande absente, est-ce délibéré?

J.-L. J: Elle ne sera pas absente du spectacle. Mais elle l’était à la base du projet. Nous sommes tellement tous nourris d’images du Grand Nord que nous voulions expérimenter d’autres directions, éviter l’imagerie National Geographic.

A-S. S: Mais nous avons réalisé que ces lumières ont aussi une raison d’être. Si elles émerveillent, c’est qu’elles font sens. Donc, comme Rudy a beaucoup de talents… Nous nous sommes beaucoup demandés où nous devions nous situer par rapport à l’image. Mais, en cours de route, autant pour le son que pour l’image ou le texte, nous avons découvert des choses inattendues, l’équivalent des parties immergées d’icebergs se sont révélées…

 

Anne-Sophie Subilia, quelle forme a pris votre production de texte?

D’une part, elle était influencée par nos échanges et notre proximité, ce qui était très nourrissant. D'autre part, je pouvais descendre en moi. Cela s’est matérialisé dans la tenue d’un journal. Je saisissais des réflexions, des sensations autant que des descriptions tout en sachant qu’il y aurait un après, une maturation. J’étais assez confiante.

 

Jean-Louis Johannides, en pareilles circonstances, que fait un metteur en scène sur un voilier?

Ils étaient plus dans leurs récoltes de sons, d’images, de textes. Je suis celui qui se projetait le plus en avant, à imaginer et proposer des structures, des formes qui allaient être possible de mettre sur scène. Je pouvais suggérer à Anne-Sophie d’être dans la description de paysages, sans présence humaine. A Rudy, je pouvais proposer certains cadrages. Tout en m’imbibant de sensations, et en posant sur papier des réflexions, j’étais déjà concerné par la fabrication d’un objet scénique.

 

Quelques mois plus tard, après maturation, à quelques jours de la première, pouvez-vous présenter l’«objet scénique»?

A-S. S: Une fiction s’est mise en place petit à petit, comme le meilleur chemin pour approcher et revisiter ce voyage.

J.-L. J: Elle sera racontée sur plusieurs supports, mais le plus simple est de la décrire comme une projection. Notre objectif est de partager avec le spectateur la sorte d’atemporalité que nous avons ressentie. De lui faire perdre la notion du temps, de le décaler par rapport à l’endroit où il se trouve.

A-S. S: La perte de repères que nous avons éprouvée peut aller jusqu’à la perception de l’époque. Les paysages, très minéraux, peuvent provoquer des questionnements, j’ai été parfois perdue dans les âges de la terre, où le très ancien est soudain parsemé d’éléments contemporains troublants.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Hyperborée de Rudy Decelière, Jean-Louis Johannides et Anne-Sophie Subilia est à découvrir:

Les 24 et 25 janvier 2019 au Théâtre Saint-Gervais
Informations et réservations www.saintgervais.ch

Les 1er et 2 février 2019 au Grütli, Centre de production et de diffusion des Arts vivants
Informations et réservations www.grutli.ch

Le 11 février 2019 à la Comédie de Genève
Informations et réservations www.comedie.ch

Festival La Cour des Contes 2019Comédie de Genève - Festival Soli