Publié le 26/04/2016 à 12:33

Hymne jazzy à la vie au Forum Meyrin

Josse De Pauw: la sagesse d’un moine qui se laisse porter par l’ivresse d’une danse

 


A 64 ans, l’auteur flamand Josse De Pauw, homme de théâtre et de cinéma, se dévoile sur des improvisations jazzy du Kris Defoort Trio dans An Old Monk, présenté le 10 mai au Théâtre Forum Meyrin. Créé en néerlandais au KC De Werf à Bruges en 2012 et en français au Théâtre de Vidy à Lausanne l’année suivante, An Old Monk raconte avec poésie le désaccord naissant, avec l’âge, entre l’esprit et le corps. Subir, accepter, rêver et s’accorder peut-être, le temps de quelques pas de danse sur du Thelonious Monk. Rencontre avec Josse De Pauw, qui a fait ses débuts avec la troupe de théâtre au succès mondial Radeis International.

 

 

Dans quelles circonstances est née en vous l’envie d’écrire ce spectacle musical autour des affres de la vieillesse?

Pour An old Monk, je ne peux voir qu’une circonstance thérapeutique au besoin de parler de mon être vieillissant (rires). Comme souvent dans mes créations, les thèmes que je choisis me sont personnels et depuis quelques temps, mon corps ne répond pas toujours à la demande de ma tête, ce qui me fâche parfois. Et depuis presque 30 ans que nous nous connaissons avec Kris Defoort, le compositeur et pianiste du trio jazz qui m’accompagne sur scène, nous avons enfin pu concrétiser notre envie de travailler ensemble sur un projet: comme moi, il est fan de Thelonious Monk, le fil musical du spectacle auquel se joignent quelques compositions de Kris Defoort.

 

Dans vos dernières créations la musique prend toujours plus de place. Et dans votre vie de tous les jours?

Je vis avec la musique, j’en écoute presque tous les jours. J’ai appris très tôt à danser. Mes parents adoraient danser et il n’y avait pas une fête de famille où nous ne poussions les tables pour danser. J’ai étudié la musique, mais je n’ai pas été assez courageux, disons, pour dépasser les gammes. Je le regrette toujours un peu, mais j’adore être avec des musiciens et les sentir faire corps avec leur musique, comme mon corps m’invite à le faire également.

 

Comment s’est organisé le travail de création avec Kris Defoort, qui improvise chaque soir en trio à vos côtés sur des compositions de Thelonious Monk?

On s’est très vite mis à travailler ensemble. J’ai écrit quelques pages et nous nous sommes retrouvés autour du piano pour faire des essais en traitant le texte presque comme de la musique, afin de trouver une cadence et une tonalité aux mots que je pose sur les improvisations du trio. Une fois ce groove trouvé, les musiciens, Nicolas Thys à la guitare et à la basse et Lander Gyselinck à la batterie, nous ont rejoints, et la magie a tout de suite opéré: en quatre semaines nous avions réglé la base du spectacle, laissant une grande part d’improvisation aux jazzmen à chaque représentation.

 

 

Ce spectacle fait l’apologie de la vigueur du cœur sur celle du cops à travers le temps. Pourquoi pensez-vous que Thelonious Monk n’ait plus touché à la musique les dix dernières années de sa vie, alors que celle-ci parait être un moteur dans la vôtre?

Peut-être avait-il tout dit? Sous son aspect rigide du perfectionniste réside celui du génie de la musique qu’il était, l’inventeur du be-bop, et les esprits brillants sont parfois difficile à suivre… D’un côté cela peut paraître bizarre, mais arrivé à 64 ans, je suis capable de comprendre qu’on puisse être parvenu à un point où on n’a plus envie tout simplement. Il y a six ou sept ans je me suis moi-même posé cette question: est-ce que je continue ou est-ce que je m’arrête de créer et de jouer? L’aspect physique tient une part importante dans notre travail, c’est intensif, et vous êtes sans cesse au contact de nombreuses personnes qui évoluent de concert autour de vous. Créer des spectacles demande beaucoup d’énergie, et cette année j’ai décidé de me ménager un peu plus en me retirant pour la première fois pendant six mois au calme, pour me reposer et prendre le temps d’écrire. Parce que j’ai encore des choses à dire!

 

 

En arrière-plan sont projetés des dessins de Benoît van Innis sur des photos de vous par Bache Jespers. Le ou lesquels de ces portraits vous touche-t-il le plus?

Depuis plus de 120 représentations, à chaque fois que je les vois, je me demande lesquels je souhaiterais emmener chez moi. Mon favori aujourd’hui est certainement celui où j’explose, qui apparaît dans les derniers temps de la pièce, mais j’aime aussi beaucoup celui que j’ai retenu pour l’affiche, où une substance s’écoule de mes yeux, de ma bouche et de mes oreilles sans que je ne puisse agir sur elle. En fait, je les aime tous beaucoup. J’avais donné comme seule directive à mon ami Benoît van Innis, qui me connaît très bien, de raconter ma vie à travers ses dessins superposés aux photos de moi nu prises par Bache Jespers. Je trouvais important de montrer ce corps vieillissant dans cette société qui nous abreuve de jeunes plastiques parfaites, mais aussi de montrer l’esprit qui l’habite, et les dessins qu’en fait Benoît sont très éloquents. Dans ce projet sont réunies quatre générations dont la cohésion repose sur une même sensibilité à la vie.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

An old Monk, de et avec Josse De Pauw et le Kris Defoort Trio - Théâtre Forum Meyrin le 10 mai 2016

Renseignements et réservations au +41.22.989.34.34 ou sur le site www.forum-meyrin.ch

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