Publié le 22/11/2018 à 19:10

Humanité et espoir en l’homme à Am Stram Gram

«Des vies entières nous ont été contées, chargées d’émotions incroyables apparues en un quart de seconde.»

 

Depuis cinq ans, le Théâtre du Rivage part à la rencontre de l’humain porté par un processus de travail mis en place à travers ses dernières créations, A la Renverse de Karin Serres et #JAHM, qui ont valu à la compagnie de passer plusieurs mois au contact de personnes de tous bords. Pour son nouveau projet intitulé Dasein (être présent), Pascale Daniel-Lacombe, directrice artistique du Théâtre du Rivage qu’elle a créé en 1999 sur le littoral du Pays Basque, a invité plusieurs auteurs européens à s’emparer des témoignages collectés pour écrire sur la notion du temps et de l’existence.

Du 29 novembre au 2 décembre, elle présentera en exclusivité au Théâtre Am Stram Gram à Genève les deux premières pièces de son triptyque: Maelström de Fabrice Melquiot et Dan Då Dan Dog de Rasmus Lindberg.

 

Quelques mots sur la genèse de Dasein.

Venu d’une envie de parler de notre rapport au temps, c’est un thème sur lequel travaille la compagnie depuis deux ans et demi. Nous nous sommes donc positionnés, en nous laissant du temps pour mener ce projet (sourires). Nous lui avons trouvé ce titre générique, Dasein, qui est le substantif du verbe allemand «être présent», mais aussi parce qu’il représente un terme et un concept majeur du philosophe allemand Martin Heidegger, qui a cherché à distinguer la manière d’être spécifique de l’être humain. Dans son ouvrage intitulé L’être et le temps, il nous renvoie au rapprochement de ces deux notions qui révèlent la question fondamentale du «sens de l’être», sa position dans l’existence et son rapport aux autres, puisque nous, êtres humains, nous sommes conscients de notre finitude.

 

Comment avez-vous organisé la collecte des témoignages utilisés dans ce projet?

Pendant toute une saison nous avons interviewé des personnes sur la manière dont elles faisaient entrer la notion du temps dans leur existence: si elles avaient conscience de ce temps, manquaient de temps ou en avaient trop, et sur tout ce que ce mot «temps», que nous utilisons à longueur de… temps, pouvait leur évoquer. Nous avons organisé des rencontres citoyennes avec différentes générations: des enfants de maternelle, des lycéens, des collégiens, des hommes et femmes de la vie active comme des retraités, à travers des formes très variées allant d’un atelier théâtre, d’une rencontre chez l’habitant, à de petites performances d’un soir. Une dame de 80 ans nous disait ne jamais avoir quitté ses 30 ans, nous avons donc décidé de fêter ses 30 ans éternels en organisant un petit bal avec une cinquantaine de personnes. Autant de partages ludiques et sympathiques qui nous ont permis de faire parler les gens.

Parler du temps, c’est parler de l’existence. Nous sommes constitués de temps. La seule question que nous avons fini par poser aux gens après une année d’itinérance était: si vous aviez la possibilité de vous déplacer dans le temps comme vous le faites dans l’espace, où iriez-vous et pourquoi? Et avec cette simple question, des vies entières nous ont été contées, chargées d’émotions incroyables apparues en un quart de seconde, comme un sésame.

 

 

Quelles consignes aviez-vous données à Fabrice Melquiot pour écrire la pièce Maelström, créée cet été au Off d’Avignon?

Fabrice est un auteur dont j’admire depuis longtemps la force poétique et percutante avec laquelle il s’adresse à la jeunesse dans ses ouvrages. J’ai été très heureuse quand il a accepté cette commande d’écriture. Je lui ai demandé de s’emparer du personnage d’une adolescente en particulier, puisque la pièce, Dan Då Dan Dog, est intergénérationnelle et que le troisième volet, Tragiquement libres, qui viendra clôturer le projet la saison prochaine, s’intéressera aux seniors exclusivement.

Par ailleurs, je voulais que cette adolescente soit sourde au monde avec un rapport au temps vraiment difficile, qu’elle ait de la peine à se voir dans l’avenir et dans celui des autres. Parce que durant cette année de rencontres, nous nous sommes aperçus que l’avenir pour les adolescents d’aujourd’hui était une réelle source d’angoisse dans nos sociétés, notamment après l’insécurité générée par les attentats terroristes qui ont eu lieu à deux pas de chez eux pour ainsi dire. Ce que Fabrice a fait avec brio à travers la création du personnage de Vera. Née sourde et appareillée à 3 ans d'implants cochléaires qui ont réparé le trajet du son, elle révèle à la fois ce handicap invisible et la clairvoyance que celui-ci lui confère.

Vera est au coin d’une rue à attendre personne, elle vient de subir un échec amoureux et c’est le moment pour elle où ça craque, après avoir passé les premières quatorze années de sa vie à essayer de vivre parmi les entendants et à démultiplier les efforts pour pallier son handicap. Avec cette douleur-là, elle va traverser le temps à travers l’histoire des deux grandes guerres mondiales qu’elle étudie au même moment à l’école, où elle apprend que les chemises brunes stérilisaient les personnes atteintes de son handicap pour des raisons héréditaires, et dont elle se fait sœur de sang, tendue entre cette enfance qui disparaît et cet avenir dont elle ne sait rien.

 

Pour la mise en scène de Maelström, vous avez choisi un dispositif audio immersif. Une évidence?

Oui, d’autant que Fabrice a choisi de mettre un seul personnage en scène. Entre le sujet du handicap et de cette adolescente qui soliloque, il me semblait évident que le public devait lui aussi être appareillé pour l’entendre et la rejoindre au cœur de la tempête qui occupe sa pensée, ce maelström, que l’on suit avec elle dans son intériorité via des casques audio.

 

 

A l’auteur suédois Rasmus Lindberg vous avez demandé une réécriture de la pièce Dan Då Dan Dog (Le Mardi où Morty est mort),sélectionnée à la biennale de théâtre Scenkonstbiennalen en 2007. Pourquoi ce choix?

D’abord, parce que Dan Då Dan Dog est une fable contemporaine sans prétention, d’une forme simple et assez fantasque que j’aime beaucoup. La pièce originale compte six personnages et un chien, tous plus ou moins en rupture dans leur existence, cherchant un sens à leur vie, parce que l’un a perdu son chien, l’autre la foi, et d’autres leurs promesses d’avenir. Mais ce qui me plait en particulier, c’est le rapport au temps qu’ont les personnages. Un temps dont on ne parle jamais mais qui est constamment évoqué. Un temps qui n’a pas de prise comme nous le percevons habituellement, mais qui se réfère à celui du rêve – le seul endroit où l’on peut se déplacer dans le temps, autre que le théâtre (sourires).

Les questions existentielles traitées par les personnages de Rasmus, au demeurant abordées avec beaucoup de légèreté, d’humour et de tendresse, n’englobaient pas toutes les problématiques que je souhaitais, ou plutôt, n’englobaient pas suffisamment le monde entier. Nous avons donc décidé d’ajouter un personnage plus politique qui ferait partie des êtres les plus perdus que nous sommes, n’ayant pas d’autre problématique que d’être réellement désorienté, comme le sont les personnes issues des crises migratoires. Et Rasmus a su faire de cette question politique un personnage poétique en la personne de Sofia.

 

Avec Tragiquement libres, encore en cours d’écriture, ce triptyque réunira des auteurs de plusieurs pays européens. Était-ce important pour vous que ce projet revête un caractère international?

C’est ce que tentera de transmettre Tragiquement libres par le biais de plusieurs petits monologues, pouvant se rassembler dans une forme très conviviale où âges, confessions, ou encore origines sont autant de particularités que je souhaite réunir dans les personnages de ce troisième volet qui verra leur libre arbitre se confronter. Cela étant, mes choix partent du cœur et tout s’est joué suivant la faisabilité du projet et les disponibilités et envies de chacun. Comme le dit Fabrice Melquiot dans Marcia Hesse: «L’horizon paraît inexplicable; nous marchons de notre pas le plus incertain vers ce que nous sommes de plus sûrs.(…) Il faut marcher. Des pas incertains. C’est ça, des pas incertains. Ce que nous avons de plus sûr.»

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Maelström de Fabrice Melquiot et Dan Då Dan Dog de Rasmus Lindberg sont à découvrir au Théâtre Am Stram Gram à Genève du 29 novembre au 2 décembre 2018.

Renseignements et réservations au +41.22.735.79.24 ou sur le site www.amstramgram.ch

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