Publié le 10/06/2020 à 16:06

Gli Angeli: Les Adieux de Haydn résonnent à Genève

«Lorsque je me penche sur l’oeuvre de Haydn, je suis abasourdi par son génie, sa constance dans la qualité. Lorsqu’on étudie un manuscrit, son écriture est tellement fluide et facile, tout est tellement évident et simple»

 

Gli Angeli Genève se retrouvera sur scène lundi 15 juin au Studio Ernest-Ansermet pour interpréter Joseph Haydn et Anton Reicha. La date figurait initialement au programme de l’ensemble. Initialement, avant… Et c’est avec un très grand plaisir qu’il maintient ce concert, tout en modifiant légèrement le programme. Le directeur Stephan MacLeod explique ici en quoi la symphonie no 45 Les Adieux de Joseph Haydn résonne tout particulièrement en cette période difficile pour les arts et pour les artistes. Et aussi le soulagement des musiciens à pouvoir enfin interpréter la symphonie concertante d’Anton Reicha, attendue déjà en mars. L’oeuvre de cet ami de Beethoven, dont le monde de la musique fête aussi le 250e anniversaire en 2020, a aussi une petite histoire, à découvrir ci-dessous.

La crise sanitaire amène les organisateurs à préciser que le concert se déroulera dans le respect des mesures de sécurité. Et que celles et ceux qui préféreront s’abstenir de se déplacer pourront suivre le concert en direct sur la chaîne Youtube de l’ensemble, ainsi que sur sa page Facebook.

 

Gli Angeli Genève poursuit – reprend – son intégrale des symphonies de Haydn en proposant Les Adieux. Qu’est-ce qui caractérise cette œuvre?

Les circonstances de la composition sont extraordinaires. Et l’écriture du dernier mouvement est tellement spectaculaire, autant d’un point de vue dramatique que narratif. La fin, en fa dièse majeur, est déjà quelque chose que je ne crois pas avoir vu ailleurs.

 

 

Quelles étaient les intentions de Haydn?

Pour la tonalité, je ne sais pas. Mais les motivations de ce final sont connues. Son employeur, le prince Estherhàzy avait emmené, comme chaque année, son orchestre avec lui en vacances. Mais les vacances se prolongent, ce qui pose des problèmes aux musiciens, certains n’ayant plus vus femme et enfants depuis des mois. Le lien hiérarchique fait qu’il n’est pas possible à Haydn d’un parler directement au prince. Il écrit et interprète donc cette symphonie, dans laquelle l’orchestre quitte petit à petit la scène: au cours du 4e mouvement, les instruments s’arrêtent les uns après les autres. Et la pièce se termine avec le premier violon et Haydn, lui aussi au violon. Selon l’histoire, à l’issue de la représentation, le prince aurait déclaré quelque chose dans l’esprit de: «J’ai compris. On rentre!»

 

Cette scène qui se vide vous a motivé?

Oui, ces musiciens qui quittent la scène en plein concert offre une image assez forte, un symbole qui résonne avec tout ce que nous avons traversé, et que nous traversons, depuis quelques mois. La crise sanitaire impacte toute la société. Et avec toutes les annulations de concerts, les musiciens, surtout les indépendants, sont en danger. Nous nous réjouissons de jouer.

 

L’anecdote rappelle le statut du compositeur sous l’Ancien Régime, obligé par contrat à se produire et à composer à un rythme très soutenu. Ressentez-vous la pression exercée sur Haydn quand vous travaillez sur l’intégrale de ses symphonies?

Honnêtement, non. Lorsque je me penche sur l’oeuvre, je suis bien davantage abasourdi par son génie, sa constance dans la qualité. Lorsqu’on étudie un manuscrit, son écriture est tellement fluide et facile, tout est tellement évident et simple. Dans ses premières années, l’économie de moyens est déjà extraordinaire. A force de générosité, il arrive, partant avec peu, à raconter une histoire merveilleuse. Il ne donne pas l’impression de souffrir au travail, je pense plutôt que sa charge l’a obligé à exploiter son génie en permanence. En cela, il est possible de la rapprocher de Bach. Ils sont dans une logique d’artisanat, pas du tout dans une recherche de gloire ou de célébrité.

 

Le syndrome de la page blanche leur est inconnu.

C’est quelque chose qui est très peu documenté. Ils faut comprendre que jusqu’au début du XIXe siècle, les compositeurs ne sont pas pleinement considérés comme des artistes. Bien moins que les poètes, les chanteurs ou les premiers violons. Ce que l’on retient d’un opéra à l’époque, c’est le librettiste.

 

 

La deuxième œuvre que vous allez jouer lundi 15 juin n’est pas de Haydn mais d’Anton Reicha (1770-1836). Une symphonie concertante pour violoncelles qui a la particularité de sans doute jamais été interprétée?

Pour le comprendre, il faut savoir que Reicha n’a jamais beaucoup cherché à faire jouer ses œuvres. Dès qu’il a compris qu’il n’était pas très doué pour cela – ce qui ne dit rien de son talent de compositeur - il s’est efforcé – avec succès - à devenir un grand théoricien et professeur. Mais il a continué à composer. Et beaucoup de ses manuscrits sont conservées en bibliothèque, notamment à Paris.
Ce n’est pas le cas de ceux de sa symphonie concertante, dont la redécouverte est assez rocambolesque. Elle est la propriété d’un aristocrate tchèque établi près de Vienne, qui avait toujours refusé de laisser des musicologues s’en approcher. Jusqu’à récemment. Selon la version que j’ai entendue, ayant d’importants besoins pour entretenir sa propriété, il a laissé une équipe de Nouvelle-Zélande travailler sur cette partition, sur place, contre lourde rétribution. Christophe Coin, qui est sans doute le plus grand violoncelliste sur instrument d’époque du moment, a été mis au courant. Et m’en a parlé lorsqu’il collaboré avec nous sur le concerto en do de Haydn, il y a deux ans. C’est ainsi qu’est parti ce projet de concert, initialement prévu en mars de cette année. Nous allons aussi enregistrer cette pièce les jours précédents, également avec le violoncelliste Davit Melkonyan, pour un disque qui doit sortir cette année d’anniversaire des 250 ans de la naissance de Reicha.

 

Est-ce une première?

Nous avons appris que Reinhard Goebel a enregistré cette symphonie ce printemps, dans le cadre d’un disque consacré aux contemporains de Beethoven. Mais avec des violoncelles modernes, son projet est différent. En revanche, il est possible – je n’ai pas de certitudes – que l’interprétation en concert que nous proposons soit une première mondiale.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Gli Angeli Genève en concert le 15 juin 2020, 20h, au Studio Ernest Ansermet, Genève.
Stephan MacLeod, direction
Christophe Coin, Davit Melkonyan - violoncelle

Informations, réservations:
www.gliangeligeneve.com et Service culturel Migros Genève

Billetterie sur place dès 19h - concert à 20h
+41 (0)79 817 57 69
production@gliangeligeneve.com


concert en direct sur la chaîne Youtube de l’ensemble, ainsi que sur sa page Facebook.
 

Programme:

__Joseph Haydn
Symphonie n°45 Les Adieux

__Anton Reicha
Symphonie concertante
 

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