Publié le 15/05/2017 à 11:21

Genève vibre aux rythmes de l'Afrique

Sam Tshabalala, héros de la résistance culturelle

 

Les Ateliers d’Ethnomusicologie invitent le public à venir partager un véritable voyage sensoriel à travers l’Afrique du 18 au 21 mai, à l’Alhambra à Genève. Au programme de ce festival intitulé Afrique plurielle, cinq concerts, un stage de gumboot dance – une danse sud-africaine pratiquée avec des bottes de caoutchouc – un spectacle jeune public, deux films, une exposition de photographies et diverses rencontres avec les artistes. Les gourmets pourront aussi se réjouir de la cuisine africaine proposée par Parfums d'Afrique avant chaque concert.

L’auteur, compositeur et interprète Sud-africain Sam Tshabalala, qui proposera trois rendez-vous durant le festival, a débuté sa carrière en 1978 comme chanteur et guitariste du groupe The Malopoets qui enregistra chez Virgin, EMI, et Gallo. Premier groupe sud-africain à donner un spectacle au Market Theatre de Johannesburg, il est considéré comme un héros de la résistance culturelle au régime d'apartheid alors en place dans son pays. Pendant une tournée aux États-Unis, le groupe partage la scène avec King Sunny Ade et les Neville Brothers. Exilé en France depuis 1984, Sam Tshabalala fonde le groupe Sabeka en 1993 et se produit la même année devant Nelson Mandela. A 61 ans, l’artiste évoque son pays et sa musique, qu’il poursuit au gré des projets, entre tradition et modernité.

 

 

Vous chantez en plusieurs langues sud-africaines, connaissez-vous les onze dialectes parlés en Afrique du Sud?

À la maison on parlait le shangaan, mais une de mes grand-mères était d’origine zouloue donc je le parlais aussi, comme le sotho et le tswana qui sont très proches. J’aime toutes les langues sud-africaines et leurs sonorités particulières. J’essaie d’en retranscrire leurs spécificités comme leurs caractéristiques communes, faisant la part belle aux polyphonies vocales.

 

Quelques-unes de vos chansons sont en anglais, pourquoi ne chantez-vous pas également en français?

Même après vingt ans passés en France, il est toujours plus facile pour un auteur de s’exprimer dans sa langue natale. De plus, la tonalité de la langue française n’est pas évidente à mettre en musique. Peut-être faudrait-il que je le fasse avec quelqu’un de francophone? (Ndlr: L’appel est lancé!)

 

Vous donnerez une conférence-discussion sur votre expérience de l’apartheid et de l’exil. Que vous demandent le plus souvent les jeunes que vous rencontrez, sur l’apartheid qu’ils n’ont pas connu?

J’ai constaté que les plus jeunes savent ce qu’a été l’apartheid et qui est Nelson Mandela, ils ont été instruits là-dessus, mais c’est un temps déjà lointain pour eux et leurs préoccupations quotidiennes sont toutes autres. Cependant je remarque, lorsqu’ils réalisent que devant les yeux se tient quelqu’un qui a vraiment vécu l’apartheid, que cela les touche en profondeur.

Au-delà des questions, c’est cette rencontre humaine qui est importante pour moi. D’ailleurs, depuis 2013 et la création de l’association AfricaFrance pour une croissance partagée, initiée par les chefs d’Etat français et africains, le tissu interrelationnel se crée par le développement de nombreux échanges tant économiques que culturels, incluant tradition et modernité.

 

Parlez-nous de la chanteuse Sibongile Mbambo, que vous avez invitée pour ce concert à l’Alhambra?

C’est une chanteuse que j’admire et avec qui j’aime travailler. Sibongile chante dans son idiome natal, le xhosa, qui se caractérise par des claquements de langue qui font exploser les consonnes et rythment les mélodies. Si elle a vécu l’apartheid avec des yeux d’enfant, aujourd’hui elle représente la jeune génération de musiciens qui ont à cœur de partager leurs racines avec le monde. C’est d’ailleurs avec elle que j’avais choisi de partager la scène pour un concert-hommage à Paris, peu après le décès de Nelson Mandela en 2013. Il se pourrait même que nous fassions un disque ensemble prochainement.

 

Patrick Bebey, qu’on a récemment pu voir avec Noga sur la scène de l’Alhambra, vous accompagnera aux claviers. Un complice de longue date?

Cela fait plus de vingt ans que nous travaillons ensemble, c’est un ami. Je sais que je peux compter sur lui musicalement et humainement. Chacun mène ses propres projets, mais nous aimons nous retrouver régulièrement, soit en duo guitare percussion, soit avec d’autres musiciens, mais toujours pour partager notre amour de la musique.

 

On se souvient du flashmob sur le parvis du Trocadéro à Paris en 2013 que vous aviez organisé symboliquement le 16 juin, jour des émeutes de Soweto en 1976 qui firent de nombreuses jeunes victimes. Que souhaitez-vous transmettre en perpétuant la gumboot dance dont vous proposez également un stage?

Si mon parcours de musicien est un peu différent, beaucoup d’hommes étaient des mineurs, un travail très dur et dangereux que pratiquaient plusieurs membres de ma famille. Cette danse, imaginée avec leurs simples bottes et leurs voix, représente toute la richesse de la culture sud-africaine. C’est notre histoire, et la perpétuer lui permet de ne pas tomber dans l’oubli. Je donne d’ailleurs des cours de danse gumboot à la philharmonie de Paris depuis sa création en 2015.

Sensibiliser un large public à cette danse est aussi pour moi une manière de rendre hommage à tous ces enfants disparus parce qu’ils revendiquaient le droit à recevoir un enseignement dans leur langue natale.

 

 

Vous chantez l’histoire de cette période douloureuse de l'Afrique du Sud, qui paradoxalement repose sur des rythmes doux et entraînants.

C’est le fondement de la musique sud-africaine, sa caractéristique. Danser et chanter manifestent l’énergie et la joie de vivre des Sud-africains, ce en quoi ils ont pu puiser motivation et espoir durant les temps difficiles. Tous les auteurs ne dénonçaient pas non plus à travers leurs textes la situation affligeante de l’apartheid en Afrique du Sud, comme nous le faisions à travers le groupe The Malopoets. Nos textes engagés ont été censurés dès les années 80 et nous sentant menacés, nous avons préféré nous exiler.

 

Comment dépeindriez-vous l’Afrique du Sud actuelle?

On peut dire qu’elle est encore en mutation. La démocratie s’installe doucement, et parfois les choses mettent beaucoup de temps à changer. Par exemple, il manque cruellement d’emplois et la pauvreté qui en découle rend la situation difficile humainement. Climat de méfiance, insécurité, paranoïa… tout le monde est concerné: habitants des quartiers aisés autant que ceux des townships, les plus pauvres, qui voient d'un mauvais œil les Zimbabwéens et autres Nigériens venir prendre leurs emplois. D’un autre côté, l’expression culturelle n’a plus de limite et apporte espoir, courage et dynamisme aux jeunes générations que ce soit à travers la musique, les arts plastiques ou le théâtre.

 

Ne songez-vous pas à retourner en Afrique du Sud parfois?

J’y vais souvent, voir ma famille, et pour mes divers projets musicaux, mais pour l’instant, j’ai encore beaucoup de choses à transmettre en Europe et des ponts à cimenter. Le plus important, pour moi qui ai connu l’exil, c’est de savoir qu’aujourd’hui j’ai la liberté d’y retourner quand je le souhaite.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Festival Afrique plurielle, Alhambra à Genève du 18 au 21 mai 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.919.04.94 ou sur le site www.adem-geneve.com

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