Publié le 15/03/2018 à 17:17

Fusion sénégalaise à l’Epicentre

«Nous sommes issus d’une génération qui croit encore que le hip-hop doit délivrer un message.»

 

Daara J Family se félicite d’être l’un des pionniers du hip-hop sénégalais. Le groupe s’est formé en 1997, et a très vite imposé un mélange original de rap, de soul et de musiques africaines. En 2003, l’album Boomrang lui a permis de toucher à la gloire internationale: Daara J Family est qualifié de groupe africain de l’année par BBC, et The Observer évoque l’un des disques de hip-hop du siècle. De trio, il est depuis devenu duo et connaît la période la plus prolifique de sa carrière depuis la sortie d’un album en 2016 (Foundation), un autre annoncé pour 2018, et des projets solos autant pour Faada Freddy que pour N’Dongo D.

C’est un pionnier en pleine renaissance qui s’apprête à monter sur la scène de l’Epicentre à Collonge-Bellerive le samedi 24 mars, dans le cadre du Festival Voix de Fête.

 

Est-il difficile de faire exister la musique urbaine sénégalaise face aux artistes de pays anglophones plus peuplés tel que le Nigeria?

N'Dongo D: C’est plus compliqué que cela. Car l’héritage de Fela Kuti est en nous, tout comme celui de la soul ou de la musique sénégalaise. Et si il est vrai que la musique urbaine des pays africains anglophones se retrouve sur le devant de la scène, nous nous considérons encore comme les pionniers de toute cette vague-là. Quand dans Boomrang, nous avons dit que le hip-hop était né en Afrique, nous avions déjà un peu prédit ce qui se passe en ce moment. L’enjeu est partout la musique, mais le combat est différent. L’Afrique de l’Ouest et le Sénégal ont aussi leur mot à dire. La musique anglophone se place beaucoup plus dans un "trajet" commercial, alors que nous sommes en alerte, très focalisés sur le message.

 

Quelles relations entretenez-vous avec les traditions musicales sénégalaises?

Faada Freddy: Ce qui nous intéresse dans la bibliothèque musicale africaine, c’est la musique mandingue. Avant la conférence de Berlin (Ndlr: au cours de laquelle les puissances coloniales s’attribuèrent des territoires, en 1884-1885), l’Afrique de l’Ouest – Sénégal, Burkina-Faso, Guinée, Côte d’Ivoire – était un seul pays avec les mêmes racines. Ils utilisaient les mêmes instruments – tel la kora. C’est aujourd’hui ce qu’on essaie de valoriser. Le but du jeu est de nous baser sur les racines, de les mélanger avec de la musique moderne. L’afro-hop, nous en parlons depuis des années. Dans le contenu nous privilégions le divertissement, mais aussi l’éducation. Nous sommes issus d’une génération qui croit encore que le hip-hop doit délivrer un message.

 

Le message, c’est celui des pionniers du hip-hop?

N'Dongo D: Nous sommes les garde-fous de cette culture. Il se trouve qu’il y a aujourd’hui des formats de rap qui sont imposés par l’industrie. Mais ce n’est pas ceux qui financent ce hip-hop qui le connaissent le mieux, ils savent juste en tirer de l’argent. Ils ne sont pas forcément conscients de l’histoire du hip-hop, ni de son combat. Je ne dis pas qu’il n’est pas important de vendre des CD, mais dans notre cas il est encore plus important de privilégier le message qui ramène l’humain au centre du débat. Plus que de parler de son sweat, de son bling-bling et de son amour pour les belles voitures.

Faada Freddy: C’est une responsabilité, et il y a constamment de nouveaux enjeux. Il y a plein de gens qui sont victimes des réseaux sociaux et à qui on fait croire qu’il faut avoir le dernier modèle de téléphone, la dernière marque à la mode. Nous devons leur expliquer qu’ils ne doivent pas être des followers, mais des leaders. C’est dans ce sens que notre musique est une alerte.

 

 

Dans cette tradition d’un hip-hop conscient, on connaît les titres dénonçant la violence ou la drogue. Vous avez innové avec Ndank un titre encourageant à davantage de prudence sur la route!

Faada Freddy: C’est assez local. Au Sénégal, on nous a fait de nouvelles routes, ce qui est bien. Mais les piétons n’empruntent pas les ponts et vous pouvez voir des troupeaux de moutons qui traversent les autoroutes. C’est marrant, mais aussi très dangereux. Nous avons donc abordé ce thème avec un message double. Comique parce que les Sénégalais sont assez friands de tout ce qui est comique. Et violent parce qu’il y a énormément de morts "par la route". Enormément. Nous n’avons pas peur de tenir un peu le rôle d’ambassadeurs de la sécurité routière. Car il est important de tenir ce discours auprès de la jeunesse.

N'Dongo D: C’est notre rôle et notre devoir. Sinon, personne ne va le faire. Si vous allumez la télévision au Sénégal, vous allez découvrir le dernier tube mbalax (Ndlr: genre sénégalais contemporain popularisé notamment par Youssou N’Dour), et des musiques qui n’élèvent pas les consciences.

Faada Freddy: Le hip-hop est la musique du peuple, à travers laquelle une grande majorité de la jeunesse se voit, reconnaît ses revendications et son avenir. Les artistes ont un impact social.

 

Le mbalax serait-il devenu un genre de variété déconnecté de la réalité sociale?

N’Dongo D: C’est une musique qui est en perpétuelle mutation. Et des artistes comme Cheikh Lô ont un vrai message. Mais c’est une exception. La plupart du temps, les chanteurs parlent de leur copine, de leur nouvelle voiture, ou de leur succès sur Snapchat (rires). Pas des dangers de la route ou de la cigarette.

 

Votre militantisme peut prendre des formes plus douces, comme lorsque que vous vantez les beautés de votre pays sur Sénégal.

Faada Freddy: L’Afrique des médias internationaux est une Afrique meurtrie, on n’y parle que de pauvreté et d’émigration. Il est vrai qu’il y a des endroits où cela se passe mal. Mais il y en a aussi où cela se passe bien. Il est grand temps d’exposer les images de cette Afrique-là. Au Sénégal, une jeune génération est en train de faire bouger les choses dans le bon sens. Des gens rêvent d’Europe ou d’Amérique, mais nous, nous rêvons d’Afrique. Je kiffe d’aller dans la Casamance. C’est un des plus beaux endroits de la terre. Allez déjà voir sur Internet, c’est la réalité! Beaucoup de jeunes veulent traverser la Méditerranée pour passer en Italie. Mais ils ne connaissent pas assez leur pays.

 

Que voulez-vous montrer sur scène?

N'Dongo D: Nous sommes un des rares groupes qui associe rap, soul music et musiques africaines. Nous nous déplaçons avec des choristes, un batteur, un clavier, une guitare. Et nous sommes nous-mêmes instrumentistes. Nous vous proposons de venir découvrir quelque chose d’assez rare!

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Daara J Family en concert à l’Epicentre à Collonge-Bellerive le samedi 24 mars 2018 dans le cadre du Festival Voix de Fête.

Renseignements et réservations au +41.22.307.10.48 ou sur le site www.voixdefete.com

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