Publié le 16/11/2018 à 19:10

Folie libératrice à La Comédie de Genève

«Pour moi, il y a l’écrivain, mais aussi un personnage derrière Serge Martin, celui qu’on appelle l’acteur, celui qui demande: que faisons-nous de tout ça?»

 

Qui est cet homme qui erre sur la lande? Jusqu’au 1er décembre 2018, le fou intérieur de l’acteur et la folie du Roi Lear vont se rejoindre sur la scène de La Comédie de Genève dans une mise en abyme subtile. A travers la création La Folie Lear, imaginée d’après Le Roi Lear de William Shakespeare, Minetti de Thomas Bernhard et Roi Lear de Rodrigo Garcia, Serge Martin raconte l’acteur et l’irremplaçable espace de la scène pour quêter une partie du sens de l’existence.

Pour mettre en scène c(s)es Lear, Serge Martin a fait appel à Christian Geffroy-Schlittler.

 

Vous venez de terminer les premières représentations au Théâtre Vidy-Lausanne, quels échos vous sont-ils parvenus?

Il est apparu que ce spectacle partageait beaucoup les avis, suscitant de vives réactions parfois, mais peut-être plus par impatience de savoir où l’on voulait en venir. Rien de bien anormal en somme, cela fait partie du théâtre. Des spectacles se donnent à voir plus difficilement que d’autres, ou peut-être que l’écriture parle plus à une certaine génération, comme c’est étrangement le cas ici auprès des plus jeunes.

 

En 2004, vous créiez L’agence Louis-François Pinagot, compagnie avec laquelle vous avez beaucoup questionné nos héritages théâtraux à travers les grands auteurs du «répertoire». Aviez-vous déjà pensé à vous emparer de Shakespeare?

Je l’ai en partie fait en 2007, à travers la pièce Pour la libération des grands classiques. J’adore les pièces de Shakespeare, mais je n’ai pas d’atomes crochus avec cet auteur comme je peux en avoir avec Molière ou Tchekhov. Je ne sais pas trop comment entreprendre le mythe. Serge me permet d’entrer dans Shakespeare en se servant de l’histoire pour questionner la folie aujourd’hui, notamment à travers les relectures contemporaines de Minetti de Thomas Bernhard et du Roi Lear de Rodrigo Garcia, ce que j’apprécie particulièrement.

 

Vous êtes originaire de Caen, une ville où Serge Martin a enseigné à l’École Jacques Lecoq et à l’Université, cela crée-t-il des liens?

J’étais encore un gamin quand il était à Caen. J’ai rencontré Serge Martin lorsque je suis venu en Suisse il y a vingt-cinq ans par l’intermédiaire de mes amis qui sortaient tous ou presque de son école, comme Dorian Rossel ou José Lillo. Nous nous sommes donc rencontrés plusieurs fois de manière informelle, puis il a vu plusieurs de mes spectacles et je pense que c’est mon rapport particulier au jeu d’acteur qui l’a amené à me proposer de mettre en scène son texte. Ce qui montre que le comédien a toujours une certaine curiosité pour des expériences théâtrales inédites (rires).

 

 

Qu’avez-vous ressenti à la première lecture de son texte?

Dans cette perspective de mise en scène, j’ai tout de suite ressenti le potentiel de jeu puisque le personnage passe par plusieurs identités dans un double mouvement de la narration et de l’incarnation: un acteur parle et se met à jouer le projet du spectacle qu’il veut monter à partir de trois Lear. Le sujet m’intéressait d’autant qu’il soulevait des questions que peuvent se poser des gens de la génération de Serge, qui avaient vingt ans dans ces fameuses années soixante, et qui voient le monde se refermer et péricliter avec de faux espoirs, comme ce fut le cas à la suite de la chute du mur de Berlin par exemple. Des personnes qui n’ont pas de réponses toutes faites, qui ne cherchent pas à faire la leçon, mais qui souhaitent montrer leur impuissance à pouvoir trouver des solutions dans le monde tel qu’il est devenu. D’ailleurs, je ne vois pas cette pièce comme un théâtre politique, mais plutôt comme le legs de quelqu’un qui dit tout ce qu’il pense à une génération future, ce que je trouve particulièrement émouvant.

 

 

Comment travaille-t-on avec un auteur vivant, de surcroit un comédien expérimenté comme Serge Martin?

Quand je prends un texte, je le prends dans sa totalité, sans le remettre en cause et sans "explication de texte" – je pense que ça fait partie des règles du jeu –, et j’imagine comment je pourrais le mettre en scène. J’ai commencé à réfléchir sur l’image scénique, un point important, vu que Serge détermine une sorte de dispositif où les images sont tout aussi importantes que le texte. Et pour que ces images projetées ne soient pas juste un diaporama, j’ai commencé par travailler quinze jours avec les vidéastes Francesco Cesalli et Luca Kasper ainsi que les scénographes Laurent Junod et Marie Bürgisser avant de toucher au texte. Cela m’a aidé à faire un tri et à voir comment je pouvais passer d’images documentaires à des images plus psychédéliques, dont je pense qu’elles accompagnent d’une certaine manière la folie de cet homme – pas celle de Lear, mais de cet homme qui est là – à la mise en image de sa propre folie, une ligne forte de dramaturgie.

Le travail que nous avons ensuite débuté avec Serge a été assez contraignant pour lui, dans la mesure où il fallait en quelque sorte rentrer dans les images, tout en gardant une liberté de geste.

 

Vous évoquiez le choix des images.

Le choix des images n’est jamais facile, car il obéit à un double statut: révélateur d’une part, il peut facilement apparaitre putassier. Dans La Folie Lear, nous sommes face à un collectionneur d’événements médiatiques concernant notamment les guerres de ces trente dernières années, comme d’autres se passionnent sur la théorie du complot. Ne voir le monde que par le prisme de la guerre, c’est un choix. Et c’est en grossissant ce trait chez l’acteur qu’on peut amener une petite distance critique au spectateur, à l’image de ce décor hi-tech dans lequel évolue l’acteur de 70 ans, en total décalage. Pour moi, il y a l’écrivain, mais aussi un personnage derrière Serge Martin, celui qu’on appelle l’acteur, celui qui demande: «que faisons-nous de tout ça?»

Ce qu’il est intéressant de souligner concernant le statut de l’image, c’est que nous n’avons eu aucune difficulté à trouver des images du gaz sarin déversé par Russes et Syriens sur l’Irak, mais aucunes d’Afghanistan alors qu’il y a déjà eu plus de trois millions de morts engendrés par les forces armées américaines ces dernières années. Une double censure qui a, de fait, également influencé nos choix.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

La Folie Lear, une pièce de Serge Martin (d’après Le Roi Lear de William Shakespeare, Minetti de Thomas Bernhard et Roi Lear de Rodrigo García) mise en scène par Christian Geffroy-Schlittler, est à découvrir du 13 novembre au 1er décembre 2018 à la Comédie de Genève.

Renseignements et réservations au +41.22.320.50.01 ou sur le site du théâtre www.comedie.ch

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