Publié le 29/06/2017 à 18:49

Faire du théâtre une expérience collective

«Le simple fait de se réunir pour vivre ensemble une expérience artistique est porteur d'un espoir extraordinaire. Le théâtre devient le lieu de l'espoir vécu»

 

Chaque année, le Théâtre Forum Meyrin cherche une résonance avec le monde qui l'entoure, à refléter les mouvements de notre société. 2017 place le théâtre sous le signe de l'espoir, mais de manière un peu détournée: «Il se pose là une question d'espoir ». La phrase, empruntée à Romain Gary, insiste sur la nécessité de faire vivre l'espoir et de le partager. La nouvelle saison propose une quarantaine de spectacles déclinés entre le théâtre, la danse, la musique et le cirque. Autant de bulles d'espoir à vivre au TFM, ce «là» au cœur de la cité meyrinoise. Anne Brüschweiler, directrice du TFM, nous présente ses choix.

 

 

Le regard que vous portez sur le monde est parfois pessimiste, comme le laisse supposer ce slogan de saison en demi-teinte. Comment la saison reflète-t-elle cette ambiguïté?

Le monde se portant mal, on pourrait vivre chacun pour soi, flamber ces années qui nous sont données. Or, il y a des artistes qui produisent des œuvres, avec une énergie énorme et une implication formidable. Et il y a 700 personnes qui peuvent se rendre au TFM pour les voir. Le simple fait de se réunir pour vivre ensemble une expérience artistique est porteur d'un espoir extraordinaire. Le théâtre devient le lieu de l'espoir vécu. C’est pour moi une véritable chance de pouvoir y participer, de chasser les mauvaises idées en pensant au magnifique Dernier métro que prépare Dorian Rossel avec sa compagnie STT. Je pense que l'une des grandes difficultés de notre société est son atomisation, et je crois donc énormément à l'expérience collective. C'est en vivant des choses ensemble que l'on définit nos valeurs, que l'on se détermine dans la collectivité. Ce que j'aime dans cette saison, c'est que les artistes ne pensent pas tous la même chose, et cela donne beaucoup de liberté au spectateur. Il peut aimer, détester, adhérer, contester, en parler avec les autres… cela crée du lien.

 

En choisissant une citation de Romain Gary, vous mettez aussi en lumière votre amour de la littérature. Cette saison étant particulièrement riche en auteurs, quel est le statut de la littérature au sein de votre programmation?

Effectivement, la littérature est en filigrane de toutes mes programmations, de manière plus ou moins évidente. Je parlais d'expérience commune, et la langue en est une, c'est ce que nous avons en commun. J'ai donc à cœur, dans un moment où le texte est beaucoup remis en question au théâtre, de proposer aussi des spectacles où le texte est mis en avant. J'aime l'idée que nous accueillons des textes de toutes les époques. Je suis par exemple enchantée de cette adaptation par Cédric Dorier des Frères ennemis de Racine. Ces alexandrins du 17e siècle peuvent nous paraître un peu étrangers au départ, mais la pièce nous permet de nous familiariser jusqu'à ce que cette langue redevienne la nôtre. Nous aurons aussi du Shakespeare, avec un Richard III créé par Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra. Dans les textes plus contemporains, nous accueillons pour la troisième fois Emmanuel Meirieu qui s'est attaqué à l’œuvre de Sorj Chalandon dont il a adapté Mon traître. Dans ce roman, Sorj Chalandon, qui fut reporter en Irlande, raconte l’histoire d’un jeune Français qui se lie d'amitié avec le chef de l'Armée Républicaine Irlandaise, avant d'apprendre que ce dernier était un agent double au service des Anglais. Emmanuel Meirieu est, parmi les metteurs en scène dont j'ai pu suivre le travail, un des meilleurs directeurs d'acteur. Je suis éblouie par ce talent particulier à chacun de ses spectacles.

 

En prenant vos fonctions au TFM, vous avouiez certaines lacunes dans le domaine de la danse. Comment avez-vous affûté votre œil et qu'est-ce qui vous séduit dans les propositions de cette saison?

C'est un domaine que j'ai beaucoup investi, j'ai été voir de nombreux spectacles, parlé avec les chorégraphes pour former mon goût. J'ai eu la chance extraordinaire d'hériter d'une compagnie en résidence, Alias, qui propose des œuvres que j'aime. Je trouve leur recherche passionnante et je me réjouis de Contre-mondes qui sera créé en octobre. Guilherme Bothelo tente d'y dessiner la danse de l'invisible. Je suis satisfaite de notre saison de danse qui compte, entres autres, une création de Gilles Jobin dans laquelle il propose une expérience de danse inédite en réalité virtuelle immersive, et la venue de la Batsheva Dance Company (Last Work) qui proposera un atelier de danse pour amateurs dans une salle sans miroir, car il s’agit de ressentir la danse de l’intérieur.

 

 

Les compagnies Alias et STT (Dorian Rossel) répéteront justement dans une toute nouvelle Maison des Compagnies installée à Meyrin. Pouvez-vous nous en dire plus?


Nous avons toujours cherché des lieux de répétitions corrects pour nos artistes en résidence. Grâce à la Fondation meyrinoise du Casino, nous avons pu construire cette Maison des Compagnies dont le chantier s'achèvera à la fin de l'été. Elle comprend une salle de répétition qui est la réplique de celle du TFM, une autre plus modeste, des bureaux, des espaces de stockages pour les décors et les costumes. La première année, nous allons laisser Alias et STT prendre leurs marques, mais l'idée est de mettre le lieu à disposition d'autres artistes. C'est aussi un espace dédié à la médiation, qui peut accueillir des gens et des classes pour leur faire comprendre des processus de création et rencontrer des artistes, ou encore animer des ateliers de danse ou de théâtre…

 

Chaque saison est aussi l'occasion de nouvelles rencontres, quelles sont celles qui vous enthousiasment le plus?

J'ai rencontré Dorothée Munyaneza, chorégraphe d'origine rwandaise, il y a quelques années. Elle était venue au TFM en tant que danseuse dans un spectacle de cabaret black et blues. Nous avons eu l'occasion de discuter du Rwanda. C'est un pays qu'elle a quitté à 14 ans et, pour moi, l'une des expériences les plus douloureuses de ma carrière de journaliste. Elle commençait à réfléchir sur un spectacle sur ce thème et je lui ai demandé de me tenir au courant. Quand elle a créé son premier spectacle, je n'ai jamais réussi à le voir. Entre temps, elle est retournée au Rwanda où elle a rencontré des femmes victimes de viol. Elle m’a recontacté à Avignon l'année dernière pour me présenter Unwanted,tiré de ces rencontres et de son émotion face la dignité de ces femmes. Son défi a été de transformer la violence et la rage de vivre en danse. C'est une rencontre extrêmement forte pour moi, car je perçois instantanément le sens et la nécessité de ce travail, pour Dorothée, pour les femmes qu’elle a rencontrées, mais aussi pour le monde.

 

Avec 9 spectacles estampillés "famille", vous mettez en avant l'importance de l'intergénérationnel.

Il y a une grande confusion, dans l'esprit des gens, entre les spectacles "pour enfants" et les "tout public". Un spectacle "famille", c'est une expérience que l'on peut vivre tous ensemble. Virginia Wolf, c'est typiquement l'exemple du spectacle tout public. Même si le spectacle est proche de la biographie de Virginia Woolf, on n'a pas besoin de la connaître pour apprécier la pièce. Le vrai sujet, c'est la dépression enfantine, traitée avec beaucoup de pudeur, et le moyen d’en sortir grâce à l'imaginaire. C'est un message qui parle à tous. Dans La Vérità, le fait que Daniele Finzi Pasca prenne une toile de Dali comme décor échappe sans doute aux plus jeunes, mais intéresse les parents. Pour moi, il s'agit de réfléchir aux différents points d'accroche des spectacles pour que tout le monde puisse les savourer.

 

 

Stephan Eicher, Jacques Gamblin, Pierre Richard… Le TFM peut encore une fois compter sur de belles têtes d'affiche. Qu'est-ce qui les attache à ce lieux?

Il y a des événements ponctuels, comme la metteuse en scène Katie Mitchell qui vient pour la première fois avec La Maladie de la Mort accompagnée d'Irène Jacob. Il y a aussi des fidélités qui se créent, comme avec Jacques Gamblin qui présente Je parle à un homme qui ne tient pas en place. Il y parle de la prise de risque et la peur de l'échec. Parlant à son ami Thomas Coville, un navigateur partit pour tenter d'établir un record, il fait un parallèle avec sa situation, cette folie de s'exposer sur scène. Je trouve que c'est beau et délicat d'arriver à parler de cela. Gamblin est un auteur, un poète et un artiste pour lequel j'ai beaucoup d'estime.

 

Que peut-on espérer pour le Théâtre Forum Meyrin?

Le contexte culturel genevois est en train d’évoluer à grande vitesse, notamment avec la Nouvelle Comédie. Le challenge de ces prochaines années, est de pouvoir maintenir le TFM à son niveau dans cette nouvelle configuration. Cela passe absolument par une adaptation des équipements: agrandir la scène, aménager un espace pour accueillir des chapiteaux… Ce théâtre a 25 ans et doit pouvoir répondre aux besoins actuels des artistes, si Meyrin veut garder sa place parmi les grandes scènes de la région. Cette place, nous la devons au premier directeur, Jean-Pierre Aebersold, qui a fait le pari d'une programmation ambitieuse dans un théâtre en périphérie de la ville. Il a ainsi grandement contribué au décloisonnement de la cité meyrinoise. Nous aimerions pouvoir poursuivre cette mission.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

Découvrez la saison 2017/2018 du Théâtre Forum Meyrin en détail sur leprogramme.ch ou sur le site du théâtre www.forum-meyrin.ch

L’Orchestre de Chambre de Genève - Destination Tango