Faire confiance à la machine du théâtre

«Le public voit les acteurs changer de costumes et manipuler les éléments du décor. C’est comme une maison de poupée dans laquelle les enfants jouent tous les rôles.»

 

Les relations humaines sont au centre du Sloop5* du POCHE /GVE. Regroupées sous l’intitulé Machines du réel, trois pièces y seront présentées jusqu’au 28 janvier: Arlette d’Antoinette Rychner dès le 27 novembre, Moule Robert de Martin Bellemare dès le 4 décembre avant Voiture américaine de Catherine Léger en janvier. Des textes contemporains pour nous faire réfléchir à notre rôle dans la société, à nos proches et à nous même.

Arlette nous emmène dans un voyage au cœur de la conscience où se mêlent souvenirs et rêves alors que Moule Robert voit son personnage principal aux prises avec un drame qui le fait questionner ses croyances les plus profondes. Les metteurs en scène Pascale Güdel (Arlette) et Joan Mompart (Moule Robert) décryptent.

 

L’histoire d’Arlette écrite par Antoinette Rychner se passe dans un immeuble. Alors qu’elle essaye de se rendre auprès de son père, tout l’entrave, la distrait, l’emmène ailleurs. «C’est une quête identitaire», nous dit Pascale Güdel. «Arlette essaie de s’individuer, de sortir de l’époque de l’adolescence et, pour ce faire, elle convoque une galerie de personnages avec lesquels elle va régler des comptes. Il y a des figures issues de sa vie et d’autres qu’elle invente. Dans ce voyage initiatique qui ressemble à un cauchemar, Arlette est sans arrêt stoppée et contrariée dans ses actions. Pourtant, chaque scène et chaque personnage ont une fonction dans son parcours, ils lui font comprendre quelque chose, l’amènent un peu plus loin.»

«Interviennent dans la pièce sa sœur, son père et, d’une certaine manière, sa mère. Au début, Arlette reçoit une mission qui sera son moteur pour la première partie. Ce message vient peut-être de sa mère sous la forme d’une voix qui l’enjoint à aller chercher en urgence sa sœur pour se rendre au chevet de leur père mourant. Antoinette Rychner laisse planer le doute sur l’origine de la voix alors qu’Arlette répond ‘maman?’ sans recevoir de réponse.»

«À partir du milieu de la pièce, quelque chose se débride en Arlette, elle a lâché prise sur son passé. Elle peut avancer. Les personnages imaginaires entrent en jeu. Les réalités multiples commencent réellement à se mélanger, c’est là que l’accompagnement du spectateur devient le plus important et le plus difficile aussi.»

«Arlette convoque des personnages par son imaginaire, comme une mariée qui est traitée de manière très onirique. C’est un personnage de conte de fée qui la renvoie à ses complexes et son sentiment d’infériorité. Un jeu de pouvoir et presque de miroir commence entre les deux. Lorsque la mariée lui demande de lui donner une dent, Arlette se retrouve nue et chauve en un clin d’œil. Ce sont des représentations typiques de l’imagerie des rêves. Tout est très symbolique dans cette pièce. On peut y voir quelque chose de funeste mais c’est aussi une sorte de purification nécessaire pour passer à l’étape suivante.»

Le rapport au temps est complexe, Arlette navigue entre souvenirs, rêves et anticipations. «La compréhension des différentes temporalités en concurrence dans la pièce se joue beaucoup dans les ruptures, dans des formes de glissement et de surprise. Tout d’un coup, Arlette se retourne et un autre personnage est là. Au contraire, l’étirement du temps peut se jouer à l’intérieur d’une scène lorsqu’elle se fige et qu’un nouveau personnage vient se superposer à la trame de départ. Pour orchestrer cela, il faut être précis sur le focus pour que le spectateur comprenne. Mais même s’il est perdu de temps en temps, il se raccroche très vite.»

«Les quatre comédiens sont toujours sur scène, ils ne sortent jamais et incarnent les treize personnages. C’est là qu’intervient ‘la machine du réel’ pour moi. Le public voit les acteurs changer de costumes et manipuler les quelques éléments du décor. C’est comme une maison de poupée dans laquelle les enfants jouent tous les rôles. Pour toutes les scènes on essaie de créer un univers avec une petite surprise à chaque fois.»

 

 

Moule Robert, texte de Martin Bellemare, conte le récit de Robert Moule, un éducateur qui ne souhaite que le bien de tous. Il est confronté à un autre personnage, Robert Goule, dont le mot d’ordre est tout autre: plaisir. Nous suivons Moule dans la tourmente d’une accusation de viol sur mineure.

Pour le metteur en scène Joan Mompart, «c’est un parcours de conscience qu’effectue Robert Moule dans cette pièce, presque initiatique. Au final, Moule est cette figure qui n’arrive pas à agir mais c’est celui qui se met le plus en danger. Quant à Robert Goule, c’est une figure de la société et l’antithèse de Moule. Petit à petit, on perçoit chez le narrateur, une séduction, voire une préférence pour ce personnage de Goule qui est décomplexé; qui vit, pas dans une immoralité mais dans une amoralité. C’est le pouvoir qui est séduisant et grisant.»

De nombreux personnages viennent buter contre Moule et Goule, dont Napoléon. «Les perruques sont très utiles, grâce à elles nous avons résolu la gestion des nombreux personnages. Ils entretiennent tous un rapport révélateur avec les rôles de Goule ou de Moule. Ces personnages sont caractérisés par des extrêmes, c’est ce qu’ils proposent à la narration. Moule est très proche de nous, Goule est plus loin et ainsi de suite avec les autres personnages sortant de son imagination. Plus ils sont loin de nous – leur caractère évidemment simplifié –, plus ils représentent un trait de personnalité. L’auteur du texte, Martin Bellemare, le dit: Goule lit Napoléon parce que cela l’inspire.»

«Napoléon Bonaparte: Tu te compares à moi?
Robert Goule: Ce serait peut-être pas à ton avantage»

Le traitement de la pièce est comique alors que certains de ses thèmes sont lourds, une conciliation qui ne fait pas peur à Joan Mompart. « Je suis convaincu que le rire est un outil d’analyse exceptionnel car il propose une réelle réflexion. Dans ce contexte, on peut arriver à traiter des sujets viscéralement scandaleux comme celui de la pédophilie. Cela ne veut pas dire que l’on en rit mais cette thématique s’inscrit dans un fil narratif qui est effectivement amusant. La pièce est versatile et on arrive à avoir un rapport de sincérité avec chaque moment qui permet de ne pas se sentir à côté du ton. Il y a des scènes que l’on traite tout simplement du point de vue du rôle. Je pense à celle où Goule couche avec la fille de son ami, une scène que j’imagine d’une tendresse folle. Là, on ne rit pas.»

«Une des premières choses que j’ai demandée aux acteurs a été d’identifier les différents moments. De compartimenter la pièce et de ne pas se tromper sur la nature de chacun de ces compartiments. Cela permet une cohabitation beaucoup plus immédiate avec des ellipses bien plus franches. Parce que l’on sait que ce qui précède est une chose et ce qui suit, autre chose. Du coup, toutes peuvent cohabiter dans une certaine célérité et être assumées pour ce qu’elles sont. Mon premier travail a été un travail de reconnaissance.»

«Bellemare est extrêmement bienveillant pour les metteurs en scène et les acteurs dans le sens qu’il nous propose presque tout, il nous dit tout. Dans la mise en scène de ce texte, on pourrait se demander comment travailler avec tous ces changements de décor, de personnages. On passe de la classe d’école de Robert Moule à un avion en un rien de temps. Mais on sent vraiment la volonté de l’auteur de ne pas nous perdre alors même qu’il fait un geste qui pourrait le faire.»

 

Propos recueillis par Jessica Mondego

 

* Les trois pièces à découvrir dans le cadre du Sloop5 Machines du réel au POCHE /GVE:

Arlette d’Antoinette Rychner mis en scène par Pascale Güdel, du 27 novembre au 28 janvier 2018
Moule Robert de Martin Bellemare mis en scène par Joan Mompart, du 4 décembre au 28 janvier 2018
Voiture américaine de Catherine Léger, mis en scène par Fabrice Gorgerat du 8 au 28 janvier 2018

Calendrier des représentations et réservations au +41(0)22 310 37 59 ou sur www.poche---gve.ch

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