Publié le 12/02/2020 à 13:53

Face à Moloch (au bureau)

«La cruauté est le propre des clowns. Notre rôle c’est, d’une main, se rappeler que c’est une comédie, et de l’autre, rappeler au public de quoi ça parle. On peut se taper sur les cuisses, mais on évoque en même temps des situations terribles»

 

Du 18 février au 1 mars, le Théâtre du Loup invite à se plonger dans l’enfer du travail. Pour rire. Avec Je préférerais mieux pas, l’auteur Rémi de Vos et le metteur en scène Joan Mompart mettent le doigt sur les ravages du soft-power au troisième millénaire. La phrase qui donne son titre au spectacle, tirée de la nouvelle Bartleby de Herman Melville, sera le lien le plus évidents entre les tableaux qui se succéderont au fil du spectacle. Elle sera l’ultime signe de résistance des maltraités du boulot, celui d’une résistance timide face à un ennemi trop puissant.

Dans Je préférerais mieux pas, personne ne sera enchaîné à son établi, ou obligé de respirer des vapeurs toxiques 18 heures par jour. Mais les germes de la violence ordinaire devraient croître et se multiplier pour la gloire de la valeur-travail. La machine infernale est lancée. Le théâtre n’est pas là pour la stopper. Mais il peut tout de même essayer de la faire dérailler. Ce n’est pas plus simple, mais tout de même beaucoup plus drôle.

 

 

Je préférerais mieux pas s’attaque au monde du travail. Par quel biais?

Joan Mompart: Nous sommes, avec ce texte de Rémi De Vos, dans ce que l’on peut appeler une comédie sociale révélatrice des absurdités qui règnent dans le monde du travail. Je préférerais mieux pas s’inscrit dans la continuité des spectacles créés par la compagnie jusqu’à présent (avec le choix d’auteurs comme Dario Fo, Brecht ou encore Beaumarchais).

 

 

Avec une commande d’auteur: Rémi de Vos écrit Je préférerais mieux pas d’après Melville.

Nous nous éloignons énormément de Melville. Je crois qu’à part la phrase qui nous a contaminés, comme elle contamine les collègues de Bartleby, il ne reste qu’une impression de la nouvelle. Et c’est tant mieux. Les situations sont contemporaines même si on s’aperçoit que l’esprit qui règne entre les individus dans le cadre professionnel n’a guère évolué. Le texte est avant tout une remise en doute de la valeur travail, et par extension, de la société.
Il ne s’agit pas de s’opposer au monde mais plutôt de chercher à représenter des chemins alternatifs, des brèches, des disjonctions. L’expression «je préférerais mieux pas», est à comprendre comme une défection, donc une résistance, par rapport à la voie normative.

 

Une défection qui a pour objet le monde de l’entreprise.

C’est le premier cercle. Comme aujourd’hui tout est régi par l’économie, s’en écarter revient à se mettre hors d’un des fondements de la société. Car hormis celles du travail, quelles sont les valeurs qui régissent vraiment la société et nos vies?

 

Cela ramène à ce que l’on appelait dans les années 70 l’aliénation par le travail. Mais il était alors question de travail d’usine, de travail à la chaîne. Les protagonistes du spectacle ne sont pas confrontés à cela.

Nous y avons réfléchi en visionnant ces films documentaires qui montrent des employés de bureau filmés en permanence par leurs employeurs pour chercher sans cesse un meilleur rendement. La mise sous observation est évoquée plusieurs fois dans le spectacle.
Nous mettons en scène des gens qui peuvent avoir choisi leur métier mais qui n’ont pas forcément choisi la manière dont il se déroule. Ils s’aperçoivent que cela ne va pas dans le sens de l’épanouissement et du plaisir au travail. Se sentant probablement dépossédés d’eux-mêmes, ils disent qu’ils «préfèreraient mieux pas».

 

Ce qui est une réaction modérée.

J’aime bien cette formule car elle n’est apparemment ni violente ni agressive. Mais elle est là, en dernier recours, comme une esquive quand, par exemple, quelqu’un brandit la «valeur-travail» qui semble de fait inattaquable. Je vois la phrase «je préférerais mieux pas » comme une stratégie contre l’absurde.

 

 

Curieusement, la violence au travail que vous mettez en scène est moins spectaculaire que celles des films documentaires auxquels vous vous référez.

En apparence. Il y a là des collègues qui se plaignent les uns des autres à leur supérieur ou des gens à qui on demande d’agir contre leurs principes, des licenciements, des expulsions... Cela peut sembler mineur. C’est pourtant d’une grande violence, cela bouleverse totalement la vie des gens en question.

 

Vous vous intéressez à la micro-misère au travail?

Le théâtre travaille sur l’interprétation. Quand on travaille les dialogues, on s’aperçoit qu’à la loupe, au microscope, ils sont d’une violence folle. C’est parfois drôle parce que en fait, c’est incommode, voire immonde. Ce n’est pas un spectacle sur les grands maux qui sont d’actualité, les migrations, la guerre. Avec Je préférerais mieux pas, on regarde ce qui se passe devant notre porte. Et on se demande, de quoi sont faites les relations entre des gens dans un monde régi par la valeur économique et la peur d’être licencié?

 

Vous abordez cela par l’humour.

La cruauté est le propre des clowns. Notre travail c’est, d’une main, se rappeler que c’est une comédie, et de l’autre, rappeler au public de quoi ça parle. On peut se taper sur les cuisses, mais on évoque en même temps des situations terribles.

 

Le spectacle se décline en différents tableaux. Comment sont-ils reliés?

Par la phrase «je préférerais mieux pas», énoncée par la personne qui disjoncte. Et ce n’est pas forcément celui ou celle de qui on l’attend qui va la dire. J’aime quand le plateau déraisonne, c’est pourquoi j’ai souhaité travailler avec la chorégraphe Nicole Seiler.

 

Qu’attendez-vous de cette collaboration ?

Avec le mouvement nous cherchons à nous placer en contrepoint de toutes ces situations contraignantes – les cadres professionnels, sociaux, hiérarchiques, que nous abordons. Mais le contrepoint passe ici par le fait de pousser jusqu’à l’extrême les attitudes sociales dans lesquelles nous sommes enfermées. C’est par là que nous pouvons les faire dérailler. Or pour parvenir à ce déraillement il faut être très méthodique. Nicole Seiler a l’expérience, le regard et les outils dont nous avons besoin pour y parvenir. Elle sait voir, travailler et accompagner la gestuelle, la faire naviguer entre le concret et l’abstrait et mettre en déroute la trivialité par elle-même.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard
Photos © Sofi Nadler

Je préférerais mieux pas, de Rémi de Vos, du 18 février au 1 mars 2020 au Théâtre du Loup

Mise en scène: Joan Mompart
Avec Samuel Churin, Baptiste Coustenoble, Valérie Crouzet et Magali Heu


Informations, réservations :
www.theatreduloup.ch