Publié le 17/01/2019 à 15:19

Et les trois sœurs de crier sans un son...

«`Il devient difficile de dire Notre père est mort il y a juste un an aujourd’hui´ ou `A Moscou! A Moscou! A Moscou!´ Car vous n’entendez pas seulement la comédienne qui dit ce texte, mais les centaines qui l’on fait avant elle.»

 

Timofeï Kouliabine met en scène Les Trois Sœurs d’Anton Tchékhov en langage des signes russe. Dans cette adaptation, qui colle par ailleurs au texte original, les sœurs Prozorov, leur frère, les maris, prétendants, belles-sœurs, visiteurs: tout le monde est sourd-muet – sauf le serviteur, à l’ouïe défaillante dans l’original! Le choix radical impose au public une redécouverte du texte – que chacun va lire dans son intégralité via les surtitres projetés pendant le spectacle. Mais aussi une nouvelle approche de son émotion: le langage des signes, imagé par essence, va transmettre progressivement toute sa vigueur dans l’esprit du spectateur. Le cri des Trois Sœurs n’en résonnera que plus violemment.

Le spectacle, proposé par La Comédie de Genève, aura pour cadre le Théâtre du Loup, du 17 au 28 janvier. Surtitré en français et en anglais – sauf les 19 et 23 janvier, surtitré en français et en russe.

 

Trois sœurs sourdes-muettes et leur entourage qui l’est tout autant. Qu’est-ce qui détermine cette option?

La pièce a été tellement jouée – des centaines et des centaines de fois –, et depuis si longtemps, qu’on peut presque dire qu’elle est fatiguée. Tellement qu’il est difficile de prétendre pouvoir produire quelque chose de nouveau. L’idée est donc de rafraîchir cette pièce.

 

Le langage des signes convient à ce texte, car il est très connu, jusque dans les détails, par de nombreux spectateurs. Mais il a aussi été dit que «rien ne se passe» dans le théâtre de Tchekhov. Comment avez-vous abordé cette difficulté?

Je ne vois pas le problème. Le théâtre de Tchekhov est dans les mots – et dans les mots qui sont derrière les mots. Tout est dans le texte. Mais pour les raisons que j’ai évoqué, il devient difficile de dire «Notre père est mort il y a juste un an aujourd’hui» ou «A Moscou! A Moscou! A Moscou!». Car vous n’entendez pas seulement la comédienne qui dit ce texte, mais les centaines qui l’on fait avant elle. Dans notre pièce, vous ne l’entendez pas, vous voyez le texte, et vous le dites dans votre tête.

 

Pensez-vous qu’à force d’être joué, Les Trois Sœurs a perdu de son sens?

Non, le texte est encore très vivant. Mais avec ce spectacle, il se produit quelque chose dans l’attitude, dans la perception. Le dispositif fait que le spectateur va lire le texte en direct. Il n’a pas le choix. Et il se passe quelque chose d’étrange et d’intéressant quand vous lisez le texte, les tirades de tous les personnages dans votre tête. Ce n’est pas immédiat mais après quelque trente ou quarante minutes, vous le faites automatiquement, et vous commencez à devenir les personnages.

 

 

Comment s’est passé le travail avec les comédiens?

La troupe a appris le langage des signes et le texte en langage des signes pendant une année et demie avant que nous commencions les répétitions. Ensuite, les comédiens ont commencé à se jouer le texte les uns aux autres. Puis je leur ai demandé de le faire tout en faisant autre chose, par exemple en tenant une tasse de café, ou en ouvrant une fenêtre. C’était un défi, car il fallait faire coïncider deux mouvements. Ce n’est qu’après que nous avons pu passer à la scène, car je voulais qu’ils se sentent d’abord relativement à l’aise avec le langage des signes. Ensuite, les choses se sont mises en place d’elles-mêmes. Les comédiens avaient appris comment les non-parlants crient, murmurent, etc. Cela a représenté un travail très important, étalé sur plus de deux ans.

 

La pièce est-elle totalement silencieuse, l’horloge de la mère se casse-t-elle sans bruit?

Tous les bruits sont audibles, les horloges, le vent. Les personnages qui se déplacent sur la scène, ou qui sont à table produisent tous les sons usuels. Le seul personnage à ne pas être sourd-muet est Ferraponte, qui est sourd dans la pièce originale! Dans la réalité, cela ne pose pas de problème particulier, j’ai réalisé qu’il était possible d’être militaire tout en étant sourd-muet! Dans tout le spectacle, il y a en fait que deux moments absolument silencieux.

 

 

En danse contemporaine, des chorégraphes ont tiré parti du langage des signes. Ces mouvements ont-ils quelque chose d’esthétique dans votre spectacle?

Ce n’est pas un ballet. Mais le langage des signes est évocateur, basé sur l’imagination – des gestes sont basés sur des sensations. Et le rapport entre le texte lu et les gestes des comédiens produit un effet. Ce n’est pas immédiat, cela vient progressivement.

 

Quel impact l’usage du langage des signes a-t-il sur le texte, sur son adaptation?

Le texte est l’original de Tchekhov, il n’y a pas d’adaptation, ni de coupures. C’est important pour le théâtre russe, Tchekhov est un peu comme une bible, les modifications ne sont pas appréciées. Quant à la durée, nous n’avons subi aucune pression. Et tant mieux car plus longtemps la représentation dure, plus il est facile pour les spectateurs de l’apprécier. Une fois encore, les premières dizaines de minutes demandent un peu d’adaptation. Et un peu plus encore pour ne plus y penser.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov dans une mise en scène de Timofeï Kouliabine est à découvrir au Théâtre du Loup à Genève du 17 au 28 janvier 2019.

Renseignements et réservations au +41.22.320.50.01 ou sur le site www.comedie.ch

Théâtre des Marionnettes de Genève - ZL’Orchestre de Chambre de Genève - Présences suisses