Publié le 20/07/2017 à 17:03

Divorces entre amis à l'Orangerie

«Quand Woody Allen n'est pas là, on voit mieux les autres personnages et les relations qu'ils entretiennent.»

 

Maris et femmes, les personnages imaginés par Woody Allen dans son film de 1992, ont traversé l'Atlantique en 2016 grâce à l'adaptation de Christian Siémon, d'abord présentée au Théâtre de Paris avant d'être montée en Belgique par Michel Kacenelenbogen, co-directeur du Théâtre Le Public à Bruxelles. C'est cette version qui est proposée au Théâtre de l'Orangerie à Genève jusqu'au 30 juillet. On y retrouve l'humour grinçant du cinéaste américain sur fond de petits drames amoureux et servi par des comédiens de talent. N'attendez pas trop pour réserver vos places, les représentations se remplissent très rapidement!

C'est peut-être parce que nous nous reconnaissons tous un peu dans ces couples confrontés à l'usure et au changement. Un soir, Jack et Sally annoncent à leurs amis leur séparation d'un commun accord. Ils les rassurent: tout va bien, c'est pour le mieux. La nouvelle a l'effet d'une bombe à retardement dans le couple formé par Gabe et Judy, qui commencent à remettre en question l'autre, mais aussi leurs propres désirs. Éclaircissements avec Michel Kacenelenbogen.

 

 

Quand avez-vous vu le film Maris et femmes pour la première fois?

À sa sortie, je pense, en 1992. Woody Allen tourne ce film à la même époque où il entame une relation avec sa fille adoptive. Il y traite du couple et de son usure, ainsi la fiction rejoint la réalité.

 

La figure de Woody Allen est en effet indissociable de son œuvre. En tant que metteur en scène, aviez-vous envie de rendre hommage au film ou, au contraire, de vous en distancer?

La question ne s'est pas posée ainsi mais je pense que, quand Woody Allen joue dans un film, il monopolise tous les faisceaux de rapports, à cause de sa notoriété et de son parcours. Quand il n'est pas là, on voit mieux les autres personnages et les relations qu'ils entretiennent. L'adaptation permet de bien suivre l'évolution des deux couples, de manière assez équilibrée entre les quatre personnages.

 

Qu'est-ce qui vous a plu dans l'adaptation de Christian Siméon?

Je trouvais que c'était une adaptation qui n'était pas réductrice, qui mettait autant en avant la part d'humour que celle d'émotion. Nous avons travaillé avec les acteurs à partir de l'adaptation, parce que nous avions envie de rendre la pièce moins "parisienne" et un peu plus anglophone, en se rapprochant du parler des films américains, qui est moins net et où les mots parfois se chevauchent.

 

 

L'une des caractéristiques du film est son rythme saccadé, avec des scènes qui s'enchaînent rapidement, des changements de lieux… Comment traduire ces ruptures? Ou comment contourner cette forme sur scène?

La seule chose dont je n'avais pas envie dans le spectacle, c'est d'entrer dans des espaces réalistes, c'est-à-dire que je ne voulais pas de meubles. Au cinéma, les accessoires font partie du décor mais au théâtre, ils impliquent une lourdeur. Nous avons donc fait le choix d'une scénographie et d'espaces très dépouillés. Cela permet de dégager l'élément fort de ce scénario: les êtres humains et leurs rapports.

 

Comment décririez-vous les deux couples, Jack et Sally, et Gabe et Judy?

Ils représentent assez bien les couples contemporains, qui vivent ensemble depuis longtemps. Les questions de la durée, de l'envie, de l'amour, du désir, se posent dans tous les couples qui veulent rester ensemble. Une grande partie de ce qu'ils sont est déterminée par le regard de l'autre. Quand on se définit selon la manière dont on nous regarde, on finit par ne plus savoir qui on est, car on essaie de correspondre à l'image qu'attendent les autres. Ce sont des personnages assez égocentriques, qui reflètent bien la période actuelle. Aujourd'hui, il est difficile de se définir un avenir collectif et cela amplifie encore l'égocentrisme.

 

 

Quelle est la fonction des autres personnages, amants et maîtresses, que ces couples rencontrent?

Ils sont l'objet de désir, ou de non-désir. Ce sont des pièces rapportées, utilisées presque comme objet de divertissement ou de changement. Et ils sont finalement les victimes de ces deux couples, puisque ces derniers restent malgré tout très unis. Quand on rencontre des gens comme cela, on est vite broyé. Mais, ce qu'il faut préciser, c'est que cette pièce est un drame et non une tragédie, puisque rien n'est irréversible dans ces histoires.

 

Qu'est-ce que cette pièce nous dit du couple et, plus généralement, de l'amour?

C'est une pièce qui pose terriblement la question de la reconnaissance. Être reconnu affectivement, sexuellement, être désiré, être compris. Nous sommes beaucoup à être insatisfaits de nos vies. On cherche toujours plus pour se sentir exister.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

Maris et femmes, une pièce mise en scène par Michel Kacenelenbogen d’après le film de Woody Allen à voir au Théâtre de l’Orangerie à Genève jusqu’au 30 juillet 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.700.93.63 ou sur le site du théâtre www.theatreorangerie.ch