Publié le 25/11/2016 à 18:22

Dis Maman, c’est quoi le temps?

«J’aimerais que ma maman éteigne son téléphone pendant les repas.»

 

Souvenirs déformés et vœux pieux se télescopent dans la machine à rêves des cosmonautes intemporels de la Cie Kajibi Express. Peut-on parler du passé et du futur quand on ne sait même pas ce que c’est de vivre au présent? Documentaire poétique et humoristique intitulé 1985…2045, cette première création fait le lien entre enfants et parents à travers la notion de temps dans une forme théâtrale et dansée, écrite en plateau. Barbara Schlittler, chorégraphe et metteure en scène, se fait la porte-parole de Katy Hernan et Valerio Scamuffa, les acteurs metteurs en scène, qui seront sur l’estrade du Théâtre Am Stram Gram du 2 au 11 décembre 2016. Interview.

 

 

Cette pièce s’inscrit dans le cadre du label Nos Futurs, qui cherche à interroger le réel pour imaginer demain. Une première édition initiée par Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon en étroite collaboration avec le Lieu Unique à Nantes, le Théâtre Am Stram Gram à Genève et le TJP à Strasbourg, programme dans ces lieux d’octobre à décembre spectacles, rencontres ou ateliers qui invitent à rêver et à construire de possibles mondes à venir.

 

Où cette envie de créer une pièce autour du temps a-t-elle pris sa source?

A travers notre métier de comédien, nous échangeons beaucoup et nous pénétrons souvent dans la sphère privée de chacun. Etant tous plus ou moins jeune parent, c’est cette frontalité à notre propre enfance, évoquée par nos enfants, qui nous a amenés il y a deux ans à entamer une série de questionnements, notamment sur ce que nos enfants imaginaient du monde de notre jeunesse. De là, nous avons déployé cette idée dans le futur, nous demandant quel pourrait-être l’univers de ces enfants devenus adultes. Au-delà des références quotidiennes liées au temps, nous avions aussi envie de souligner le phénomène intergénérationnel du rapport parent-enfant, dont le décalage traverse les âges.

 

Pourquoi 1985?

Si cette date coïncide plus ou moins avec notre enfance, elle apparaît surtout comme un tournant majeur dans l’histoire de l’ère numérique et de l’Internet, marquant la fin d’un mode de vie et le début d’un autre pour notre génération.

 

Pour élaborer ce spectacle, vous avez questionné plus de cent enfants à travers des ateliers. Comment avez-vous procédé?

Dans le cadre de notre résidence au Théâtre Am Stram Gram cette année, nous avons pu travailler avec cinq classes genevoises d’enfants de neuf à treize ans. Nous avons souhaité établir une vraie collaboration avec eux, les invitant à la participation par la réflexion. Tels des sociologues ou des anthropologues, ils se sont faits témoins d’un passé lointain, supputant à travers des objets d’époque les occupations qu’avaient leurs "ancêtres" de 1985. Tels des scientifiques du futur, ils ont imaginé l’invention qui pourrait améliorer la vie en 2045. Nous avons aussi recueilli leur témoignage à travers un travail de classe portant soit sur la composition d’une lettre qu’ils s’enverraient à eux-mêmes, pour prendre des nouvelles de leur moi adulte de 2045, soit sous forme d’un portrait, décrivant leur situation sociale, familiale et intime. Pour les questionner sur le présent, troisième temporalité du spectacle, nous les avons fait s’exprimer devant la caméra, en témoins directs du lien qu’ils entretiennent avec les adultes et leurs parents en particulier.

 

Qu’en est-il ressortit quant à l’image que se font les enfants de l’enfance de leurs parents?

Les enfants ont beaucoup de peine à imaginer leurs parents enfants tant ils semblent loin de leur monde. Ils confondent volontiers 1985 avec le début du siècle qui a vu aussi nombre de révolutions techniques ne serait-ce que dans les transports, tout en gardant à l’esprit que leurs parents avaient le téléphone et la télévision. Cet amalgame pourrait indiquer que le passage du siècle apparaît être ce qui sera pour eux une balise entre deux époques très différentes, soit: «quand les enfants grandissaient sans le numérique».

 

 

Téléphones portables et autres tablettes font partie du présent que nous partageons avec les enfants d’aujourd’hui, comme la dépendance qu’elles engendrent.

Communique-t-on mieux aujourd’hui? Je ne sais pas, mais différemment, ça c’est sûr. Si Michel Serres défend une forme de liberté dans la démocratisation du savoir via Internet dans son livre Petite poucette, d’autres sont plus réticents. Nous avons volontairement choisi de ne pas entrer trop vivement dans un débat brûlant qui pourrait faire l’objet d’un autre spectacle. Nous avons opté pour l’humour. Une scène est d’ailleurs consacrée à toutes ces personnes qui prônent que «c’était mieux avant», le nez sur leur téléphone portable.

 

Cette fulgurante avancée dans le domaine technique depuis 1985 a vu naître la notion de stress. Est-il palpable dans les propos des enfants?

Le stress affecte très peu les neuf-dix ans, car ils ont encore un accès restreint au numérique, à la différence des plus âgés, accaparés par des applications de réseaux de communication presque gratuits comme WhatsApp. Cependant, tous font des remarques sur leurs parents continuellement occupés sur leur téléphone, souvent le prolongement de leur bureau. Dans les portraits que les enfants ont fait d’eux en 2045, plusieurs se voyaient avec des enfants, mais ne travaillant qu’à mi-temps afin de pouvoir jouer avec eux. Dans les reproches qu’ils ont pu formuler envers leurs parents, le stress lié au travail est un élément qui est souvent apparu à travers leurs témoignages sans qu’ils puissent le nommer précisément: «J’aimerais que ma maman éteigne son téléphone pendant les repas.»

 

Conseillée dès 8 ans, cette création s’adresse également aux adultes à qui le spectacle fait de multiples clins d’œil.

Notre ambition était d’amener un dialogue intergénérationnel et cela semble bien fonctionner: les enfants qui ont déjà vu la pièce sont ressortis curieux d’en apprendre plus sur l’enfance de leurs parents et de vérifier avec eux si ce qui venait d’être dit était vrai. A l’inverse, les parents n’ont eu qu’à tendre l’oreille durant la pièce, les enfants étant régulièrement pris à partie par les comédiens.

 

Que transmettront les enfants d’aujourd’hui aux leurs?

S’ils ont des enfants, car beaucoup n’en veulent pas (sourires). A travers ce voyage dans le temps, nous leur montrons que la peur de l’avenir, qu’elle soit d’ordre climatique, de santé publique ou autres, représente aussi un défi qui ne demande qu’à être relevé, et qu’il n’appartient qu’à eux de se lancer dans l’aventure pour créer le monde beau et durable dont ils rêvent.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

1985…2045, un spectacle de Katy Hernan et Barbara Schlittler à voir en famille au Théâtre Am Stram Gram à Genève du 2 au 11 décembre 2016.

Renseignements et réservations au +41.22.735.79.24 ou sur le site du théâtre www.amstramgram.ch

Comédie Perdre Son Sac