Publié le 08/06/2020 à 09:37

Dialogue au bord de l’abîme

«Les deux personnages sont placés dans une situation dans laquelle les masques tombent. Ces deux femmes se retrouvent, en lambeaux, à fantasmer sur leurs désirs. Il s’établit un rapport de domination, un côté pervers, décadent au niveau de l’imaginaire»

 

Du 18 au 28 juin, Genève renoue avec la création théâtrale au Galpon. En proposant Graves épouses/ animaux frivoles, d’Howard Barker, le metteur en scène Gabriel Alvarez opte pour un auteur exigeant, un auteur à son goût. Le britannique, théoricien du théâtre de la catastrophe, n’est pas un inconnu au bord de l’Arvele Galpon avait proposé trois de ses œuvres (et invité l’auteur) en 2015.

Si pour Gabriel Alvarez, les pièces d’Howard Barker sont des objets purement théâtraux, la situation développée dans Graves épouses/ animaux frivoles ne peut que résonner étrangement en cette fin de printemps 2020. L’action se déroule après une catastrophe... Les rapports de force ont été bouleversé... Deux femmes qui ont eu des relations de maîtresse à servante dialoguent sur la probable et prochaine possession de l’une par le mari de l’autre… Décadence? Cruauté? Le monde de demain sera-t-il différent de celui d’hier? En tout cas, on en parle.

 

 

Ce spectacle ne figurait pas dans votre programme de saison.

Gabriel Alvarez: C’est vrai qu’il n’était pas du tout prévu de le monter. Nous devions travailler sur Les Bacchantes, d’Euripide, avec un groupe d’acteurs avec lequel je collabore depuis quatre ans. Mais la crise sanitaire a rendu impossible la préparation d’une telle production. Alors, j’ai commencé à lire et à discuter avec les comédiennes Clara Brancorsini et Justine Ruchat. Et c’est de là qu’est venue l’idée de cette pièce. J’aime beaucoup Howard Barker, qui est un auteur britannique très difficile… Il l’est aussi pour le public. Ce n’est pas comme monter Molière, on sait qu’on ne mobilisera pas les foules ! Mais c’est déjà pertinent dans la situation que nous vivons. C’est doublement intime. Le spectacle sera joué par deux comédiennes, la jauge est redescendue à un tiers de sa capacité habituelle. En ce sens, c’est vraiment un spectacle Covid!!!

 

 

Il est d’autant plus tentant de chercher des correspondances entre le spectacle et la crise du Covid que l’action se déroule dans un monde où vient de se produire de grands bouleversements.

Avant de répondre, je dois faire un détour. Je viens d’une culture théâtrale des années 70 en Italie, le terzo teatro – différent du théâtre institutionnel ou de celui de la performance que l’on connaît maintenant. C’était une pratique théâtrale en groupe, centrée sur l’art de l’acteur. J’en suis resté féru de répétitions, d’entraînement, de recherche tant vocale comme corporel. C’est mon bagage. Et il convient très bien pour aborder le théâtre de Barker, à son écriture et à son langage, très travaillé, fort.

 

Donc, Graves épouses/ animaux frivoles...

Les deux personnages sont placés dans une situation dans laquelle les masques tombent – politique, social, etc. Ces deux femmes se retrouvent telles qu’elles sont, en lambeaux, à fantasmer sur leurs désirs. Il s’établit un rapport de domination, un côté pervers, décadent au niveau de l’imaginaire.

 

L’une d’elle dit que «Le boulversement engendre la folie»

Elles évoquent beaucoup des changements. Comme maintenant, en cette période de déconfinement, nous entendons beaucoup dire que tout va changer.

 

Pour autant, dans la pièce, tout demeure très incertain, même le changement.

Chez Barker, il ne s’agit pas d’un changement politique ou social. Il est allergique au théâtre politique, au théâtre qui fait passer des messages, Dans sa théorie du Théâtre de la catastrophe, il dit même le contraire. Il n’est pas du tout brechtien. Chaque spectateur peut se faire sa pièce ! Pour Barker le théâtre n’est pas un moyen de communication, c’est bien davantage une forme poétique.
Pour moi, si la pièce résonne, c’est paradoxalement, parce que nous ne savons pas exactement ce qui s’est passé, nous ne savons pas ce qui s’est passé dans le monde de ces deux femmes. Mais il y a eu une accélération dans la vie des personnages. Et tout se dévoile. C’est là, pour moi, le point commun avec la situation d’urgence sanitaire. La société dans laquelle nous vivons a été dévoilée. Il n’y a pas eu forcément de changement, mais il y a eu au moins cela.

 

 

Comment se positionne l’auteur par rapport à une telle crise.

Barker est un écrivain amoral. Il ne se préoccupe pas de trancher ce qui est bon et ce qui est mauvais dans ses personnages. Il les déploie, et laisse au public décider si cela est décadent ou pas. Sur ce plan, cela me fait penser aux Bonnes de Jean Genet. Il y a quelque chose de hiératique dans ce spectacle. Il fait surfer les personnages dans les contradictions, et joue toujours avec l’ambiguïté - ce qui me plaît beaucoup.

 

Quelle est la motivation du metteur en scène face à cette œuvre?

Elle exige une grosse recherche sur le travail du corps et de la voix. C’est un texte qui a un rythme particulier, hâché, sans ponctuation, qui demande une réflexion sur les silences. Nous respectons beaucoup cette proposition rythmique. Ensuite, bien sûr, quand viennent les improvisations, quand la relation entre les comédiennes s’instaure, cela change un peu. Mais nous avons été très attentifs à respecter le langage de Barker afin d’installer la relation entre ces deux personnages.

 

Comment, entre les lignes, la caractériseriez-vous?

Elles se guettent et se provoquent constamment. Le désir du mari n’est ici qu’un prétexte, c’est le désir de chacune de ces deux femmes qui s’exprime. Une servante et sa maîtresse ne parleraient pas de ça s’il n’y avait pas eu une crise. Là, la parole circule. A cœur ouvert tout en épiant les réactions de l’autre. C’est une des caractéristiques de Barker, qui créée différents plans de contradiction qu’il ne résout pas.

 

Le propos de l’auteur est-il plus perceptible en période de crise?

Je retrouve le plaisir de son langage, de son ambiguïté, sa manière d’entrer en relation avec le public. Pour moi, c’est un objet purement théâtral. C’est un auteur qui mélange très bien la grande et la petite histoire, le sociétal et l’intime. Il excelle dans la mise à nu – jusqu’à l’os. Que reste-t-il dans ces moment-là?

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

Graves épouses/ animaux frivoles, d’Howard Barker, du 18 au 28 juin au Théâtre du Galpon
Mise en scène, Gabriel Alvarez
Avec Clara Brancorsini et Justine Ruchat

Réservations, informations
+41 (0)22 321 21 76
reservations@galpon.ch

Théâtre du Galpon

Tous nos articles