Publié le 16/08/2018 à 21:11

Deux migrants éclairent "Ténèbres"

«Les structures familiales traditionnelles africaines sont très solides, mais aussi très contraignantes. Lorsque les personnages se retrouvent à deux, c’est un désastre. […] Qu’advient-il de cette culture lorsqu’on la déplace, comment subsiste-t-elle?»

 

Jusqu’au 29 août 2018, le Théâtre de l’Orangerie à Genève (TO) met le cap sur les migrants. L’auteur de Ténèbres, le Suédois Henning Mankell, est connu du grand public pour ses romans policiers. La Suède n’est ici qu’un décor anonyme et impersonnel. Et c’est à un huis clos que convie le metteur en scène (et directeur du TO) Andrea Novicov. L’occasion de donner un visage à ceux qui ont laissé beaucoup derrière eux, aux drames visibles et invisibles qu’ils traversent. Un membre de la famille est mort en mer. Et d’autres fantômes poursuivent les deux protagonistes – un père et sa fille en attente de faux papiers promis par des passeurs – suffisamment pour devenir fou.

Dans une saison de l’Orangerie traversée par le thème de l’environnement, Andrea Novicov rappelle aussi que le changement climatique est à l’origine d’une majorité des grandes migrations contemporaines. Et s’intéresse justement aux rapports entre l’âme d’un peuple et son environnement. C’est toujours intéressant. Et quand il se dégrade, que se passe-t-il?

 

L’écologie, n’est-ce pas un peu lourd?

Lorsqu’un spectacle montre un couple qui se déchire, personne ne s’attend à ce que le théâtre explique comment faire pour qu’il arrête et s’épanouisse. C’est la même chose avec l’environnement. Nous n’allons pas faire l’apologie du recyclage, ni prétendre avoir la solution pour stopper le système qui envoie la planète contre le mur. Mais nous pouvons trouver un équilibre entre plaisir et réflexion. Il y a des pièges à éviter. Avec Ténèbres, qui aborde le sujet des réfugiés, le plus évident est de ne pas être plombant. Il faut dégager de la vitalité, un amour de la vie, pour aborder des thématiques complexes – indépendamment du fait de croire ou pas à une issue favorable. Il faut imposer deux personnages qui vont attirer la sympathie du public. Dans la pratique du plateau, cela passe par dix mille choix, à commencer par celui du décor: nos deux personnages sont-ils placés dans une cave pourrie, assis sur des pneus et entourés de flaques d’huile? Il fallait trouver une solution pour un huis clos fermé… mais ouvert sur la salle.

 

Ténèbres met en scène deux réfugiés climatiques. Qu’est-ce que «climatique» va impliquer?

Quand Henning Mankell écrit cette pièce, il y a une quinzaine d’années, la thématique des réfugiés climatiques n’est pas encore aussi présente. Aujourd’hui, les trois cinquièmes des personnes qui se déplacent le font pour des raisons directement ou indirectement liées au climat. Et l’on sait que ce n’est qu’un début. Je me pose la question de l’influence de la nature sur la pensée. Les pièces de Tchekhov sont pleines de gens qui imaginent des mondes qui ne viendront jamais. Est-ce une caractéristique comportementale des communautés russes, où est-ce lié au fait que leur hiver dure six mois? Notre façon de penser serait-elle différente si nous vivions ainsi dans des étendues glacées? Qu’en est-il des réfugiés dont l’environnement a été fortement modifié?

 

Qu’en est-il de la condition de réfugié?

C’est un thème choc qui est beaucoup débattu – il y a des gilets de sauvetage dans toutes les expositions d’art contemporain! On aurait pu décider de le laisser de côté pour ne pas être trop pris par l’actualité, mais on peut aussi avoir envie de parler du temps présent. Je remarque que quand ils sont originaires d’Afrique, les réfugiés sont considérés comme étant issus de démocraties non abouties. L’Afrique qui n’est jamais adulte, etc. On oublie de dire que les dictateurs qui dirigent ces pays sont tout à fait tolérés par l’Occident. Et ce sont souvent les politiques économiques occidentales qui sont la cause de l’exil des campagnes africaines vers des villes qui deviennent ingérables.

 

 

Quelles pistes privilégie le spectacle?

Les rapports père-fille des deux personnages. Ils ont perdu leur femme-mère lors de la traversée de la Méditerranée. Les structures familiales traditionnelles africaines sont très solides, mais aussi très contraignantes. Ces structures protègent et obligent, elles englobent des familles élargies très nombreuses. Lorsqu’ils se retrouvent à deux, c’est un désastre. Henning Mankell s’intéresse à ça. Qu’advient-il de cette culture lorsqu’on la déplace, comment subsiste-t-elle? Nous approchons cette situation comme nous traiterions un couple qui se déchire. Le théâtre parle de l’humain qui se confronte à quelque chose de dur, de difficile à résoudre, qui demande le meilleur de soi-même pour s’en sortir. C’est une matière dramatique très classique.

 

Quel est l’apport des comédiens?

La collaboration dépend toujours du temps à disposition. Et de la formation du comédien – certains aiment habiter la proposition du metteur en scène, d’autres aiment débattre. Une des particularités pour Ténèbres a été que, Suisses d’origine sénégalaise, ils connaissent mieux que moi le thème du spectacle! Sinon, nous avons intégré des moments en wolof, ce qui n’était pas du tout prévu à la base. Cela a commencé par un exercice assez commun – les comédiens s’expriment dans leur langue maternelle. Nous avons réalisé qu’il y avait un impact sur les mouvements, les attitudes, les muscles. Au début, nous utilisions le wolof quand ils se disputaient, mais en définitive nous l’avons privilégié dans les moments où il y a des jeux de pouvoirs entre eux, et donc de la stratégie. Cela souligne que c’est une langue subtile et structurée, par opposition d’un patois qu’on utilise pour s’insulter. C’est donc un spectacle qui swingue par moment entre les deux langues. Ce qui met à contribution les deux hémisphères du cerveau des spectateurs. Lorsque c’est le wolof – qui sera, selon mes prévisions, compris d’une minorité – le cerveau percevra des sons, essaiera de déduire, par intuition, de quoi il est question… C’est indirectement une démarche qui implique que pour aller à la rencontre de l’autre, il faut parfois essayer de le comprendre en mettant à contribution d’autres moyens que ceux que l’on utilise au quotidien.

 

J’allais vous demander, même si l’histoire finit mal, si le spectacle donne des raisons d’espérer…

L’histoire ne finit pas si mal.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Ténèbres, de Henning Mankell dans une mise en scène d'Andrea Novicov (Cie Angledange) est à voir au Théâtre de l'Orangerie à Genève jusqu’au 29 août 2018.

Informations et réservations au +41.22.700.93.63 ou sur le site du théâtre www.theatreorangerie.ch

Grand Théâtre de Geneve - Beggars OperaL’Orchestre de Chambre de Genève - Flûte alors !Théâtre Forum Meyrin - Richard Galliano