Publié le 26/09/2016 à 15:58

Décharge numérique à ciel ouvert

«Je ne suis ni dans la confrontation, ni dans le volontarisme, je reste au plus proche des émotions que j’ai reçues en lisant ce texte»

 


La saison du POCHE /GVE s’ouvre sur un sujet sensible, celui des déchets électroniques. Si la convention de Bâle, ratifiée par tous les pays du monde à l’exception des États-Unis et d’Haïti, interdit depuis 1989 l’exportation de ces déchets, les 75% des 50 millions de tonnes que l’Europe produit chaque année sont exportés illégalement et finissent souvent dans des décharges clandestines en Afrique, en Asie ou en Amérique du Sud. Johanny Bert, acteur et metteur en scène français, s’empare de la pièce WASTE (Déchets) de Guillaume Poix, sélectionnée par la Mousson d’été à sa sortie en 2015. Pour sa première création à Genève, Johanny Bert creuse le rapport entre l’humain et l’inanimé qu’il poursuit à travers la forme marionnettique depuis plusieurs années. Interview.

 

 

Vous faites partie du comité de lecture du POCHE /GVE depuis deux saisons, qu’est-ce qui a retenu votre attention lors de la lecture de cette pièce de Guillaume Poix?

Le comité a défendu ce texte pour la pertinence de son sujet et pour le travail singulier de la langue. D’un fait réel extrêmement violent – une décharge de déchets informatiques à ciel ouvert au Ghana – Guillaume a choisi d’en faire une fiction, une matière théâtrale forte. Pour traduire l’horreur des fumées noires toxiques émanant de ces objets de haute technologie obsolètes, l’auteur construit une langue-matière composée de patois, de français, d’anglais et de néologismes, pour refléter cet espace indicible. Il le définit d’ailleurs comme un lieu possible et moderne d’Apocalypse et joue de la comparaison en appelant les adolescents dont nous suivons le parcours Jacob, Isaac et Moïse. Cette langage à mâcher nous éloigne du documentaire, sans pour autant édulcorer le propos, mais en venant lui apporter une distance par la force des images qu’elle projette. Cette langue quelque peu syncopée marque également la décrépitude des corps et des esprits des hommes qui meurent à petit feu des poisons que rejettent ces déchets.

J’aime quand les textes de théâtre proposent une énigme. WASTE fait partie de ces textes-là. Durant le temps de préparation, j’ai été troublé et je le suis encore au moment où j’écris ce texte par la dualité que propose la pièce. Un face à face peut-être plus fort que pour d’autres textes entre la réalité crue et violente du sujet et la fiction apportée notamment par la langue du texte. J’ai eu besoin de mieux comprendre, de fouiller la réalité à travers plusieurs sources. Des documentaires La Tragédie Electronique réalisé par Cosima Dannoritzer (2014) ou celui de Jean-Daniel Bohnenblust et Marie-Laure Widmer Baggiolini Déchets toxiques, mortel héritage (2012). Des photo-reportages, instantanés volés sur le vif ou mis en scène sur la décharge. Les photos de Pieter Hugo PERMANENT ERROR qui ont inspirées Guillaume pour l’écriture. Kevin McElvaney, Peter Nicholls, Nyaba Léon Ouedraogo et cette question de Mike Anane, journaliste environnemental devant la décharge illégale de déchets électriques et électroniques à Agbogbloshie «Pourquoi mon pays est-il la poubelle des pays développés?». Des images et des sons crus que je ne peux oublier. Tout cela à nourrit une connaissance partielle, quelque peu fantasmée peut-être de cette décharge pour mieux m’immerger dans le texte de Guillaume Poix qui s’inspire de la réalité, s’en écarte, pour mieux parler de l’humain.

 

Vos mises en scène s’appuient depuis plusieurs années sur la forme marionnettique contemporaine, pourtant les acteurs que vous dirigez ne sont pas souvent marionnettistes.

Comme pour chaque création, c’est la dramaturgie qui me guide vers la conception et la réalisation d’un type de marionnettes et d’un rapport particulier avec l’acteur. J’aime guider les acteurs, qui ne sont pas marionnettistes, vers la manipulation comme un prolongement de leurs sensations. Le centre d’interprétation de l’acteur est décalé: il doit se familiariser avec l’instrument, apprendre à jouer avec, comme une partie intégrante de son personnage et de son jeu. Apprivoiser cette "extension" est complexe car elle questionne sans cesse le rapport au jeu et au corps mais devient très vite un véritable outil de jeu, de création de sens et de mise à distance et élargit le champ des possibles en permettant souvent à l’acteur d’avoir davantage de liberté. Confronter l’acteur à d’autres disciplines artistiques comme le théâtre d’objet ou les formes marionnettiques le place en situation de recherche, d’apprentissage et de découverte d’un jeu à la fois technique, physique et complètement intuitif.

Pour WASTE, j’ai choisi de travailler avec quatre acteurs. Trois acteurs qui joue les trois figures d’adolescents que nous suivons durant la pièce. Ils font resurgir de cette décharge leurs doubles et d’autres personnages à l’aide de formes marionnettiques comme une mise en abyme/fouille archéologique. Ils peuvent manipuler leurs oppresseurs, offrant une mise en abyme permanente au spectateur, gardant ce dernier toujours en éveil avec la sensation que la convention entre l’animé et l’inanimé s’invente au plateau et qu’elle est sans cesse réactivée. Une comédienne joue la mère d’un des adolescents comme un contrepoint réel qui m’a semblé important dans l’écriture de la pièce.

 

 

Comment avez-vous choisi de mettre en scène cette décharge à ciel ouvert?

Avec la scénographe Amandine Livet, nous n’avons pas voulu représenter la décharge de manière réaliste. À l’image de la convention que propose la langue du texte, nous cherchions un matériau susceptible de représenter cette montagne de déchets comme les personnages marionnettiques. Ce sont les installations en cire d’Anish Kapoor qui nous ont inspiré, un choix plastique questionnant également la thématique, peu abordée au théâtre, de l’écologie. Nous avons imaginé un monolithe de cire qui percute et s’insère dans le théâtre au sens figuré, mais également en perçant littéralement le mur du POCHE /GVE de la rue à la scène.

 

Difficile de ne pas participer à l’ardent débat des minorités à travers cette pièce…

Je ne suis ni dans la confrontation, ni dans le volontarisme, je reste au plus proche des émotions que j’ai reçues en lisant ce texte. J’ai tenté d’être le plus pertinent et délicat possible avec un sujet aussi sensible et de faire du théâtre avant tout. Trois acteurs noirs et une comédienne blanche. Un choix délibéré et assumé. Une évidence liée au propos de la pièce qui va au-delà de la volonté de mettre en scène des acteurs que l’on ne voit pas suffisamment sur des plateaux de théâtre. L’envie aussi de créer un trouble au plateau qui n’oppose pas deux continents et deux couleurs de peau mais bel et bien, des humains et leurs histoires.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

WASTE, un texte de Guillaume Poix mis en scène par Johanny Bert à voir au POCHE /GVE du 26 septembre au 16 octobre 2016.

Renseignements et réservations au +41.22.310.37.59 ou sur le site www.poche---gve.ch

NDLR: Le POCHE /GVE s’associe au projet Solidarcomm, une action menée par Terre des Hommes Suisse, et met une "boîte à téléphones usagés" à disposition de tous au théâtre. Les appareils y seront collectés, pour être ensuite triés et reconditionnés.

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