Publié le 03/12/2018 à 11:08

Danses et légende(s) d’une Africaine moderne

«Il faut toujours créer de nouvelles formes, car ce qui n’évolue pas meurt. Quand je reprends une danse traditionnelle, je la place dans le contexte de la vie des buildings et des danses urbaines. Nous sommes dans une autre histoire.»

 

«La mère de la danse africaine», Germaine Acogny, tire les fils de sa vie et de son parcours au long de A un endroit du début. L’autoportrait de la franco-sénégalaise emprunte à la danse et au théâtre pour proposer un théâtre total qui affirme et assume ses origines multiples et ses audaces. A l’image de l’interprète de 74 ans, qui peut aussi bien évoquer une grand-mère prêtresse, un père marqué par la colonisation, que son parcours auprès des grands noms de la danse occidentale. L’art, la petite et la grande histoire se côtoient dans ce spectacle où résonnent aussi le passé et le présent, la nécessité de s’adapter à un monde toujours changeant. Un monde dans lequel tout semble pourtant chaque fois se répéter, comme le rappellent des emprunts aux Récits d’Aloopho, recueil de contes rédigés par le père de Germaine Acogny, et des regards portés sur le mythe antique de Médée.

Qui dit événement dit représentation unique, au Théâtre Forum Meyrin le 11 décembre. Une rencontre avec l’interprète est prévue à l’issue du spectacle.

 

Est-ce que A un endroit du début évolue?

Les textes sont les mêmes, mais ma manière de jouer, heureusement, évolue. Déjà en répétant, j’essaie de ne pas rester au même niveau. Tout dépend ensuite dans l’état où je suis. Il y a chaque fois des choses que je découvre en moi-même. Dans la manière de dire le texte, et aussi dans la rencontre avec toute l’équipe, le metteur en scène, le vidéaste, le compositeur, qui sont unis comme les pièces d’une horloge, et qui me permettent d’évoluer en toute liberté – la discipline dans la liberté.

 

Le mélange entre danse et théâtre est-il nouveau pour vous?

Au Sénégal – je ne parle pas de l’Afrique – le griot était un homme qui chantait, dansait, jouait, faisait ces costumes. Il proposait un théâtre total. Donc non, ce n’est pas quelque chose de nouveau. Nous nous servons des outils contemporains – la vidéo, la musique – pour raconter une histoire. Et en même temps je prends ce qu’il y a de bien dans ma tradition et je le replace dans le temps moderne.

 

C’est donc, pour vous, assez naturel.

Un de mes objectifs a toujours été de faire un théâtre total africain – malheureusement je ne sais pas chanter, il faut avoir une spécificité! Avec mon mari, nous avons fondé à Toubab Dialaw L’Ecole des Sables, qui a pour vocation d’être un centre de formation pour les danseurs de toute l’Afrique, et un centre de rencontre pour les danseurs du monde entier. Notre objectif était vraiment de permettre de retrouver, au travers de l’éducation, ce théâtre total.

 

A un endroit du début s’inscrit dans un mouvement global de création de nouvelles formes.

Il faut toujours que ce soit le cas, car ce qui n’évolue pas meurt. Quand je reprends une danse traditionnelle, je la place dans un autre contexte, celui de la vie des buildings et des danses urbaines. Nous sommes dans une autre histoire, qui racontera autre chose. Il y a différentes approches: à L’Ecole des Sables, le directeur artistique Patrick Acogny travaille à la déconstruction des danses patrimoniales traditionnelles. En partant de nos bases, on danse différemment dans le temps, dans l’espace, horizontalement, verticalement. Nous savons d’où nous partons, nous déconstruisons, nous allons vers l’abstraction. Mais il faut savoir d’où l’on vient pour aller de l’avant. Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens!

 

Mais A un endroit du début n’est pas un spectacle abstrait.

Pas du tout, il raconte une histoire. Mais c’est un théâtre total, tel que je viens de le décrire.

 

 

Le titre laisse entendre que «cela» a débuté en plusieurs endroits, et incidemment qu’il y a voyage.

J’ai moi-même été étonnée du titre. Nous avons commencé par des improvisations à partir du livre que mon père avait écrit, Les récits d’Aloopho, et dans lequel il transmet des histoires que ma grand-mère lui racontait. Mais oui, nous venons de plusieurs endroits et nous voyageons. Les artistes voyagent, on voyage quand on lit un livre, quand on assiste à un spectacle, l’esprit voyage.

 

Est-il possible de vous définir comme issue d’une famille d’artistes?

Ma grand-mère était prêtresse-danseuse, mon père était administrateur de colonie. Un de ses enfants compose de la musique de film. Disons qu’il y a des artistes dans ma famille.

 

Votre spectacle raconte votre histoire. Et propose des références au personnage de Médée.

Le metteur en scène Mikaël Serre m’a lu un texte, qui me rappelait les vies de femmes sénégalaises dont les maris vont chercher d’autres femmes. Quand j’ai compris que c’était l’histoire de Médée, ma première réaction a été de me dire que, vraiment, ça ne change pas! Il y a de belles choses dans la vie des femmes, mais il y a aussi dans chaque famille des événements dont on ne parle pas. Je trouvais intéressant de créer ce parallèle avec la tradition classique. Tout comme quand je danse Le Sacre du printemps de Stravinski en y apportant des éléments de ma culture, tout comme Picasso ou Modigliani se sont appropriés les masques africains.

 

Poursuivons avec les parallèles, Médée est aussi une magicienne, et une meurtrière.

Je ne suis pas magicienne. Si la danse me permet de parler aux gens avec des gestes, alors je suis un peu médium. Je crois que ce pouvoir m’a été transmis par ma grand-mère. Pour la violence de Médée, elle s’exprime dans le spectacle par le texte, et j’ai voulu l’exprimer avec humour.

 

Savez-vous que Martha Graham avait créé un spectacle autour du personnage de Médée?

Je le savais, mais ce n’est qu’une coïncidence. Le spectacle raconte l’histoire de ma vie, le mythe de Médée n’y apparaît que comme une référence. J’avais rencontré Martha Graham à la fin de sa vie, mais j’ai travaillé avec des personnes qui la connaissaient très bien. Tout comme j’ai étudié Merce Cunningham ou la danse classique, avant de développer ma propre technique, qui focalise sur les mouvements de la colonne vertébrale, que j’appelle «le serpent de vie».

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

A un endroit du début, un spectacle de Germaine Acogny et Mikaël Serre à découvrir au Théâtre Forum Meyrin le 11 décembre 2018. Rencontre avec Germaine Acogny, à l’issue de la représentation.

Renseignements et réservations au +41.22.989.34.34 ou sur le site www.forum-meyrin.ch

Théâtre Forum Meyrin - Pierre Rigal | Scandale