Publié le 18/05/2021 à 11:40

Dans le blanc de l’âge et de la fin

«J’ai toujours aimé la mythologie d’Hésiode et avais songé à ces filles de la Nuit. Le fil de la vie est une métaphore éminemment concrète»

 

Célébration transdisciplinaire voulue interstellaire dédiée au dernier voyage et au grand âge, Blanc d’Anna Lemonaki se joue du 25 mai au 6 juin au Grütli - Centre de production et de diffusion des Arts vivants. Entre mythe, intime et musique live, cette création baroque flamboyante met en valeur les failles d’humaines fragilités. Dans un espace évoquant la senteur terrestre et sa végétation édénique, se croisent trois sœurs aussi déclinées en déités de l’Olympe dévidant et coupant les fils de toutes destinées.

Entre romance d’amour de l’au-delà et rebetiko revisité de la musique populaire grecque, Jésus sait se faire performeur musical au gré de de ses cordes inspirées notamment. Facétieux robot de danse et gomme XXL complètent ce casting hors normes. Avec poésie et humour, la création sonde certaines épreuves à la vie et à la mort. Ainsi grâce au concours d’une astrophysicienne et sage-femme interrogeant les origines de la vie. Après Bleu autour des peurs paniques et désarrois, le rock Fushia saignant arpentant famille, amour et désirs, Blanc confirme la metteure en scène et dramaturge Anna Lemonaki comme l’une des plus surréalistes signatures artistiques du moment. Entrevue.

 

D’où vous est venue l’idée d’explorer et comprendre la vieillesse et la mort?

Anna Lemonaki: L’idée de cette trilogie devenue tétralogie – le quatrième volet G.O.L.D. Glory of Little Dreams explore l’idée tant de l’échec que de la réussite e tyrannique – rejoint des thématiques qui me traversent, travaillent, questionnent depuis longtemps. Remontant à trois ans, le projet Blanc correspond à une période où la mort me préoccupait toujours plus. La trentaine est une décennie où des ami-e-s commencent à perdre leurs parents.
Il y a alors deux destinations, le mariage ou les funérailles. La séparation d’une personne exilée avec sa famille restée se révèle souvent un choc. Au chapitre de la vieillesse, on peut relever que si tout va bien avent avant la disparition finale, on vieillit. C’est la fragilité qu’apporte cet âge qui m’a intéressée. Quant à elle, la pandémie m’a bien davantage rapproché de la vie que ce projet artistique célèbre que du mourir.

 

 

Parlez-nous de votre démarche dramaturgique et théâtrale.

Il s’agit d’un travail basé sur les opposés, d’un extrême à l’autre. Peut-être que pour évoquer, faut-il emprunter ce passage obligé: l’interrogation sur la mort. Ainsi se demander à la manière des enfants: Où vont les morts? Peuvent-ils être au ciel alors que nous les avons ensevelis? Qu’est-ce qu’il y aurait de naturel dans le fait de mourir?
Je pense qu’il existe au sens le plus pur, inventif et énergique quelque chose d’éminemment enfantin et naïf dans le spectacle. Ne sommes-nous pas, par essence, naïf relativement à cette question de la mort, tant nous voulons savoir? La création rejoint ainsi la quête d’une légèreté tout enfantine.

 

La blancheur recouvre nombre de manifestations, de la disparation de soi dans le paysage et le monde à la maladie d’Alzheimer…

Dès l’Antiquité grecque, la mort s’associe en Occident essentiellement au noir de l’au-delà. De là, je suis partie vers son apparent contraire, le blanc. Soit une couleur tournée vers le ciel, plus paisible et légère. Le souci central est à mon sens la manière dont se sent le public en quittant la salle du spectacle. D’où mon désir de favoriser une forme de soulagement face à une mort pas si tragique que cela.

 

Pour Bleu axé sur le trouble panique vous avez collaboré avec un psychiatre et Fuschia saignant autour de l’amour, un vulcanologue…

A l’occasion de Blanc, je me suis demandé quelle est la science pouvant accompagner cette question du temps, des origines de la vie à sa fin. De l’humain au cosmos, du micro au macro. Cela devait être une sage-femme et astrophysicienne, Sylvia Ekström, collaboratrice scientifique au Département d'astronomie de l'Université de Genève.
Elle a d’abord regardé la vie en gros plans durant la première partie de son parcours professionnel. Pour se tourner ensuite vers une profession interrogeant l’existence même de l’univers. Lorsque l’on étudie la vie selon une perspective en milliards d’années, 50 ou 60 ans doivent représenter une partie infime de cette ligne temporelle infinie.

 

 

Qu’est-ce que ce dialogue avec le domaine scientifique vous apporte?

Nées de la curiosité, ces trois rencontres se produisent alors que le projet artistique est encore vague. Du coup, l’échange avec des personnes issues de milieux inconnus, à un stade précoce de la recherche, se révèle passionnant. Ainsi dans le cadre de Fuschia saignant, Thierry Basset, géologue-vulcanologue. Il a aidé à penser une possible «violence» familiale sous-jacente dans le cas d’une possibilité d’amour empêchée par les parents. A mes yeux, l’amour et la douleur d’amour ainsi qu les rapports familiaux sont un ascenseur émotionnel semblable à un volcan.

 

Votre création est sous-titrée, «une création consacrée au troisième âge et au dernier voyage».

Je suis passionnée par les personnes âgées et les histoires qu’elles ont à raconter. Le fait de vieillir apporte une forme de détente face à la routine du quotidien ainsi qu’une fragilité. Une partie de la phase de recherche pour le projet s’est déroulé sur l’île de Patmos. Ceci notamment avec des vieilles dames, dont celle figurant sur la photo du flyer de Blanc.
Dans une Eglise parfumée par les fleurs de leurs jardins, j’ai passé la nuit du Jeudi saint en leur compagnie, une semaine avant Pâques. Leur mutuelle communion avec le sacré m’a beaucoup touchée. Sans être religieuse, c’est précisément ce que j’essaye de vivre avec le théâtre comme un moment de communion quasi mystique. J’ai ainsi cherché à marier dans cette création la dimension religieuse avec le volet mythologique. L’accueil du public dans Blanc peut évoquer à la fois les bancs d’une Eglise et les sièges de l’avion.

 

Vous avez imaginé des sœurs et déités liées au Destin…

Il y a trois sœurs, l’une empathique, l’autre rationnelle et la dernière désinvolte (Claire, Luca et Ruth) qui sont aussi trois divinités – Clotho, Lachésis et Atropos. Elles représentent le présent, le devenir et le passé. J’ai toujours aimé la mythologie d’Hésiode et avais songé à ces filles de la Nuit. Le fil de la vie est une métaphore éminemment concrète.

 

Jésus est aussi parmi nous…

Pas exactement. Comme figure, le spectacle propose le Christ, l’un de plus grands symboles religieux et dans l’histoire de la peinture. Pour une large part de l’humanité, il est resté un ultime recours lorsque le désespoir est partout, pouvant donner littéralement un coup de main.
On est ici en dehors du sacré. Ceci en compagnie d’un performeur assurant l’atmosphère et la température musicales de la pièce. Elle comprend notamment une version de l’un des plus grands standards de la chanson d’amour, Unchained Melody (n.d.l.r.: inoubliable bande originale du film Ghost). L’idée d’un Jésus musicien n’est pas nouvelle. Que l’on songe à la célèbre comédie musicale, Hair de Milos Forman une critique de l’Amérique de la fin des années 60. A l’image de Bleu et Fushia saignant, la musique a toujours un rôle central dans mon travail.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

Blanc
Du 25 mai au 6 juin 2021 au Grütli - Centre de production et de diffusion des Arts vivants

Anne Lemonaki, texte et mise en scène
Avec Claire Forclaz, Rosangela Gramoni, Anna Lemonaki, Luca Rizzo, Samuel Schmidiger, Ruth Schwegler et un robot


Réservations, informations:
Grütli - Centre de production et de diffusion des Arts vivants

Photo Anna Lemonaki © Orestis Rovakis


 

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