Publié le 09/01/2021 à 17:50

Dans la peau virtuelle d’un-e autre

«Au fil de trois jours, il s’agit de présenter un programme concentré, foisonnant en tous sens au plan des genres et expressions artistiques»

 

Sous pandémie, s’étend l’empire contraignant et reconduit, plombant et bluesy du «Stop Stop Stop» pour raisons sanitaires. C’est dans cette situation que le Grütli - Centre de production et diffusion des Arts vivants propose de savourer son festival «Go Go Go», du 14 au 16 janvier. Soit un geste artistique transversal - danse, autofiction, expérience de la vision depuis un autre corps…. - à découvrir entre déambulations réelles et streaming, comme se produisant dans une maison laboratoire. L’événement propose de parcourir des pièces virtuelles qui ouvriront sur de surprenantes réinventions artistiques. Peut-être pour mieux nous vacciner de l’absence de spectacles, plateaux et publics par milliers? Pourquoi ainsi ne pas apprécier en distance les joies de productions volontiers aventureuses, interrogatives et ludiques?

Chambre subtilement mise en mouvement, version de soi augmentée d’une femme inconnue, manipulation virtuelle des interprètes d’un show… La programmation gratuite est aussi à parcourir par QR code lové entre deux platanes jouxtant l’Esplanade Bartok de la Maison des Arts du Grütli. Au temps des replis sur soi, Il fallait oser la balade guidée, les tirages décalés de cartes divinatoires, les quêtes et jeu d’identités, les mises au lit pour interroger l’abandon de personnes racisées. On y «go» en compagnie de Barbara Giongo, co-directrice du Grütli*.

 

En 2020, les propositions du festival Go Go Go alliaient performance et installation, spectacle et film, lecture et réalité virtuelle. Et aujourd’hui alors que les horizons se scellent, il y a des ouvertures?

Barbara Giongo: Parmi les projets de création reçus, certains, de par leur nature, ne peuvent se déployer idéalement sur une ou deux semaines. Ainsi des gestes artistiques qui sont plus de l’ordre de la recherche, de l’expérimentation, de l’essai ou de l’installation performative. Au fil de trois jours, il s’agit de présenter un programme concentré, foisonnant en tous sens au plan des genres et expressions artistiques. De la performance viscérale à un texte de Pasolini. L’idée est de montrer que l’art vivant, ce sont des formes diversifiées. Qui peuvent se frotter les unes aux autres, rebondir et se faire écho ainsi que de susciter la curiosité du public face à des réalisations inconnues.

 

 

Comment appréhender cette deuxième édition en pleine pandémie?

Aujourd’hui, avec ce que nous vivons entre annulations et reports, le pari n’est pas de reconduire l’esprit très festif de la première édition l’année dernière. Mais de préserver un espace de création pour les artistes en pérennisant ces espaces de créations possibles, tant les artistes peuvent poursuivre leur travail. Ceci en trouvant, autant que faire se peut, une solution pour montrer leurs productions. Et voir si cette plateforme Zoom peut accompagner, sur un mode expérimental, les arts vivants en création.

 

Le performeur plasticien et vidéaste genevois Simon Senn est un peu le maître d’œuvre de cette édition singulière.

Simon Senn est apprécié pour sa réflexion sur l’articulation entre enveloppe et double virtuels et corps réel, charnel dans son Be Arielle F . créé au Grütli. En plus d’être un artiste, il maîtrise bien les nouvelles technologies. Du coup ce double regard et compréhension – artistique et technique – fut précieux. Arrivé sur une plateforme en ligne, le spectateur découvrira un accueil virtuel, et différentes chambres pour mieux ramener une part d’humain et d’humour dans le digital.

Il y a notamment différentes envoyées spéciales qui seront le lien entre l’internaute et les réalisations à découvrir dans le virtuel. Davide-Christelle Sanvee et Anne-Claire Adet proposeront aperçus de répétitions et tables-rondes. Ainsi celle sur le Kit de survie en masculinité imaginé par la metteure en scène et comédienne Marion Thomas: une promenade sonore pour quatre personnes dans la ville. Elle est à mi-chemin entre le vécu et les ressentis d’une femme en milieu citadin, d’une part et les propos d’hommes réunis autour de leur misogynie et violence envers les femmes, les communautés en ligne Incel (n.d.l.r.: «involuntary celibacy», dont certains commettent des attentats).

 

 

Pour Be Arielle F., Simon Senn propose une variante de «Je est une autre» en faisant l’acquisition légale du scan d’un corps féminin sur lequel il enquête et interagit.

Oui. Il fait témoigner, en dialoguant en direct avec elle, la jeune graphiste anglaise qui a accepté de céder son enveloppe virtuelle à une société l’ayant mise en vente sur le net. Son projet a connu un grand succès en public et tournées en ligne avec des formes performatives numériques sous confinement.
Il faut toutefois rappeler que son désir initial était d’incarner la dimension digitale au plateau avec son côté un brin «Gaston Lagaffe». Et cette beauté de la fragilité qu’il possède. S’il a accepté de faire du live streaming, c’est précisément pour persuader que l’on peut continuer à être autant incarné qu’un «incarnant» même via réseaux sociaux et plateformes.

 

La chorégraphe zurichoise installée à Lausanne Nicole Seiler, propose une nouvelle déclinaison de Palimpsest. Son travail est reconnu pour faire liens avec l’invisible, le son, la mémoire du mouvement et la vidéo.

C’est une déclinaison poétique du langage d’audiodescription recouvrant le mouvement du corps et du regard. Le projet de Pro Helvetia, Close Distance, a été l’occasion pour Nicole Seiler de réinvestir sa création pour application smartphone. Appréciant avec Natalie Sugnaux Hernandez, co-directrice du Grütli, le médium radio et les podcasts, il a semblé pertinent de mettre en lumière cette capacité de Palimpsest à chercher et révéler le détail dans un mouvement ou un son.
Nous la programmerons, si tout va bien, avec The Rest is Silence créé à l’Arsenic qui expérimente ce que le corps peut créer tout seul avec la physicalité du son pouvant susciter le mouvement et le feu. Le texte qu’elle a écrit pour cette occasion permet de «visualiser» la danseuse Marthe Krummenacher (Prix Suisse de la danse 2017) sur le parvis du Grütli et qui raconte un pan d’histoire de ce bâtiment lié à la danse notamment avec l’évocation de la chorégraphe et danseuse Noemi Lapzeson. L’image nait ici littéralement dans la tête. Ceci grâce à un QR code à scanner sur place et des écouteurs.

 

 

Pour le chorégraphe et danseur Tidiani N’Diaye, le point de départ est sa chambre à Bamako, où s’accumulent traces de sa vie et sacs colorés.

Moi, ma chambre, ma rue participe d’une rencontre profondément humaine avec un artiste doublé d’une «belle personne». Il part des sachets plastiques voletant dans la capitale du Mali et du fouillis de sa chambre. Tidiani N’Diaye en tire une scénographie au cœur de laquelle il danse. Il est passionnant de voir comme son mouvement, précis et ciselé, investit l’espace. Pour en faire tour à tour un partenaire et une évocation poétique favorisant l’imaginaire.

 

Parmi d’autres, relevons Helene W., signé Aurore Jecker créé en 2019 au festival Belluard de Fribourg et en sélection suisse à Avignon l’année dernière. Et L’Autoshow cosigné par Joël Hefti et Antoine Zivelonghi.

Dans l’esprit d’une soirée diapo chez des amis, Aurore Jecker a développé une idée simple et efficace. Est-ce que cette Hélène W. faisant du skate et travaillant dans un musée, existe vraiment? Où s’arrête la fiction et débute la réalité dans cette création qu’elle déclinera pour Skype ou Zoom? Non sans humour décalé, la protagoniste retrouve ainsi un amour adolescent, faisant retour à un Cycle fribourgeois.
L’Autoshow est une jubilatoire mise en abyme de la technologie. Je l’ai expérimentée comme joueuse. A l’aide d’un avatar, je vois à travers ses yeux notamment. Sans casque de réalité virtuelle (VR). Un smartphone est placé sur le front de mon avatar qui est une interprète bien vivante évoluant dans l’une des salles du Grütli. C’est irrésistible de drôlerie dans le fait détourner la supra-technologie immersive de la VR pour donner l’impression d’être dans le corps de quelqu’un d’autre.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet


 

GO GO GO. Du 14 au 16 janvier 2021.

Avec des propositions de Joël Hefti et Antoine Zivelonghi, Marie van Berchem, Elena Montesinos, Jacqueline Ricciardi, Lucile Choquet, Tidiani N'Diaye, Aurore Jecker, Trickster-P, Ernestyna Orlowska, 3615 Dakota, Marion Thomas, Maxine Reys et Audrey Bersier, Nicole Seiler, Simon Senn...
... et la collaboration du label musical Bongo Joe

Programme complet, renseignements:
www.grutli.ch
Réservations dès le 12 janvier



Photo Barbara Giongo et Nataly Sugnaux Hernandez (de gauche à droite) © Dorothée Thébert

*Les deux co-directrices du Grütli Barbara Giongo et Nataly Sugnaux Hernandez parlent généralement d’une seule voix. C’est encore le cas cette fois-ci… Même si seule la première a participé à cet entretien!

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