Publié le 06/05/2021 à 14:22

Coup de cœur, coup de poing

«Le sens de la rupture de Louis Calaferte est extraordinaire. On navigue constamment de l’envie de pleurer à celle de rire»

 

Jusqu’au 23 mai au Théâtre des Amis, Françoise Courvoisier adapte Partage des vivants (1953) de Louis Calaferte. Ce récit autobiographique sur la misère vécue de l’intérieur est de ces chocs qui ne s’oublie guère. L’histoire part d’une misère et de parents terribles pour embrasser une lueur d’aube. Taraudés par la faim et le froid, deux adolescents d’infortune croiseront ainsi sous les ponts la tendresse et la solidarité humaines au détour d’une communauté de clochards.

Si elle peut évoquer parfois Céline ou Rimbaud, l’écriture de ce lyonnais qui s’est frotté à tout - mémoires, essais, entretiens, poésie, théâtre, récits, créations sémantique - transpire la sincérité, l’authenticité. Partage des vivants est expérience. Pour atteindre une telle précision, un pareil détachement non dénué d’humour, il faut sans doute venir de la zone, du «trou». Pour Françoise Courvoisier qui l’aborde, sa fulgurance demeure intacte. Entretien.

 

Comment est né ce projet?

J’avais lu de Louis Calaferte, à dix-huit ans, La Mécanique des femmes, qui m’avait laissé comme un «parfum d’interdit». J’avais totalement oublié cet auteur, quand je tombe dans la bibliothèque de mon père sur Partage des vivants. Un livre jauni et écorné, des éditions Julliard… Je l’emporte avec moi dans un train et je ne le lâche plus, jusqu’à la dernière ligne.
«- Non, Lobe, non. Il y a l’aube. Nous allons regarder l’aube monter…». Ce sont les derniers mots du Partage des vivants, qui n’adoucissent aucunement le gros et long sanglot qui voudrait sortir de nous, mais n’y parvient pas. Ce récit, revendiqué par son auteur comme autobiographique, retrace ses années d’adolescence quand, au sortir de la zone, avec son copain Ernst Schborn, ils cherchent désespérément du travail et à s’intégrer dans une société qui les rejette. Comme elle rejette en général les plus démunis. Hélas, on est en pleine actualité, bien que ce roman ait été écrit en 1952.

 

 

Un exemple?

Les deux jeunes héros, Luigi et Ernst, se retrouvent à quinze ans dans une file d’attente de plusieurs heures pour la très modeste soupe populaire à L’Armée du salut. Calaferte y ajoute une note d’humour: «le dimanche, la distribution de repas n’avait pas lieu. Le dimanche, c’est le jour du Seigneur, pour qui le ventre est un organe bien trop matériel, je suppose!»
Il n’y a qu’à se promener dans Genève, par exemple, pour en mesurer l’actualité… Comme le chante justement Anne Sylvestre: «Se retrouver dans la rue, pas difficile / Honteux de sa main tendue, pas difficile / C’est comme l’envers d’un jeu, une cascade / Où on glisse peu à peu, dégringolade…» (Pas difficile).

 

C’est le règne de l’argent que dénonce l’écrivain.

Disons l’argent, en tant que pouvoir absolu et nocif. Il écrit notamment dans Partage des vivants: «L’argent!... Si vous saviez!... J’ai une haine contre l’argent. C’est trop injuste, cette saloperie. Ça a tué tous ceux que j’aimais.» Cette toute-puissance de l’argent le conduit tout naturellement à une empathie fidèle envers ses anciens frères d’infortune, des années plus tard, lorsqu’il est devenu un écrivain reconnu par la société. «Peut-être qu’un jour, c’est chez vous que je viendrai manger un bout de pain, le partager ainsi que votre pain.»

 

Le style Calaferte?

C’est parler de la vie et des humains. Toute la complexité que cela implique, mais sans hypocrisie et sans fioritures. Quand il décrit la scène ou enfant, il est témoin du «faux suicide» de sa mère, puis de la castagne avec le père et enfin, de leur accouplement au sol, animal. On y est. Comme eux, on est pétrifié par cette violence, tant sa force d’évocation est puissante. Son sens de la rupture est également extraordinaire. On navigue constamment de l’envie de pleurer à celle de rire.

 

 

Côté acteurs…

José Lillo et Felipe Castro incarnent tous les deux Luigi Calaferte, à quinze ans et à trente, lorsqu’il est devenu un écrivain «tranquille», selon ses propres mots. Le plaisir est précisément dans cette alternance du rapport au souvenir. Parfois à vif, parfois avec un peu plus de recul, de distance. Je ne pouvais pas rêver plus belle distribution que ces deux comédiens, à la sensibilité à fleur de peau et à l’intelligence du texte exacerbée. Potes à la vie, ils n’ont pas besoin de tricher pour le rester sur le plateau, à l’image de Luigi Calaferte et de son copain Ernst Schborn.

 

Il est aussi question de déclic…

En effet. Si la société en général rejette ces deux jeunes gens, ils sont toutefois accueillis et aimés par plusieurs figures bienveillantes. Grâce à un ancien instituteur, le jeune Calaferte se mettra à lire, puis à écrire. C’est même cette passion de l’écriture qui le sauvera du chaos, contrairement à son camarde Ernst. Et au final, il y aura la rencontre de Lybie, le premier grand amour de l’écrivain pour une jeune prostituée, aussi belle que fragile. Cet amour effervescent pour une femme est l’ultime impulsion qui lui donnera accès à l’écriture.

 

Vous reprenez du 12 au 23 mai, Faites-vous légers!, spectacle musical tissé de chansons d’Anne Sylvestre.

De Louis Calaferte à Anne Sylvestre disparue le 30 novembre dernier à 86 ans, il y a ce désir d’écrire pour vivre… et ne pas mourir. Cela sauve. Mais ce rapprochement entre deux plumes hors pair n’est pas volontaire. Accompagnées de Florence Melnotte au piano, voici les comédiennes Margarita Sanchez, Christine Vouilloz, Floryane Hornung et Sophie Solo. C’est un répertoire pétillant d’humour et de pertinence d’une autrice-compositrice très engagée. Ses chansons pour adultes sont frondeuses et subversives.
Ainsi, Juste une femme, Les grandes balades. Pour ne citer qu’elles. Le titre du spectacle vient d’un passage de son texte magnifique, Une sorcière comme les autres: «S'il vous plaît faites-vous léger / Moi je ne peux plus bouger…». J’ai tissé la création à partir de cet extrait. Pour moi, une gamine ne peut dire ces paroles. C’est ainsi Christine Vouilloz qui la chante. Dans Frangines, elle avoue simplement trouver bête la compétitivité entre femmes et la regrette. «…C'est tout pareil dans nos métiers / On nous oppose… / Chacune sur notre planète / Ce qu'on a pu tourner en rond!» Elle touche juste. Une chanson à nouveau sublime musicalement.

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

Partage des vivants , de Louis Calaferte
Du 4 au 23 mai aux Amis Théâtretmusique, Carouge

Françoise Courvoisier, mise en scène
Avec José Lillo et Felipe Castro

Informations, réservations :
+ 41 (0(22 342 28 74
lesamismusiquetheatre.ch

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