Publié le 13/01/2019 à 19:37

Comme une grosseur dans la poitrine

Du théâtre d’objet pour parler du cancer du sein

 

Le cancer du sein s’invite sur la scène de la Salle du Lignon à Vernier le 18 janvier 2019 avec un seul en scène de la comédienne et marionnettiste Mélisse Magny. Créée en 2015, 85B est une pièce marionnettique abordant la lutte contre le cancer, de l’annonce aux traitements thérapeutiques, puis à l’"après" cancer, un moment délicat de la maladie rarement évoqué.

Dans cette fiction écrite et mise en scène par Delphine Bernard, une complice de longue date, Mélisse Magny devient Chloé, 33 ans, une passionnée de gastronomie qui vous reçoit dans sa cuisine, lieu convivial par excellence, pour fêter ses cinq ans de rémission. Vous y ferez la connaissance de sa mère-moule à gâteau, de son père-cafetière, de son chou-fleur-médecin ou encore de son compagnon sportif-torchon. La pièce 85B, remarquée au Off d’Avignon en 2017, lève le voile sur un sujet peu abordé au théâtre, avec humour, tendresse et poésie.

 

En tant que femme, de quelle manière avez-vous été confrontée au cancer du sein?

J’ai moi-même eu un cancer du sein quand j’avais 27 ans en 2010. A l’époque je travaillais avec mon amie auteure et metteure en scène Delphine Bernard sur d’autres projets, quand elle a émis le souhait d’écrire sur ce sujet lorsque j’en fus sortie. Si elle n’a pas été touchée directement par cette maladie, comme bon nombre d’entre nous, elle y a été confrontée à travers son entourage. Et j’avais besoin d’en parler. Même si le travail a parfois été difficile, le théâtre m’a permis de mieux vivre l’"après" de cette épreuve. Nous avons choisi de créer une fiction car il me fallait aller au-delà de l’autoportrait pour apporter une distance essentielle au personnage, et de traiter le temps, du moment de l’annonce de la maladie jusqu’à l’"après": maintenant que j’ai échappé à la mort, dois-je continuer comme avant? Changer de travail ou de compagnon? Suis-je vraiment sortie de tout ça? Comment vais-je faire? Par quel bout dois-je commencer?

 

Quel a été votre point d’attaque?

Nous sommes parties du fait que cette maladie touche plutôt les femmes en seconde partie de vie et rarement les plus jeunes, pour qui la problématique de l’"après" cancer engendre des questions bien différentes, comme celles touchant à la fertilité, à la carrière professionnelle comme aux projets de vie. Des questions auxquelles, il y a dix ans, très peu de structures répondaient. Par exemple, on ne parlait pas de l’oubli bancaire, cette mesure qui permet à une personne en rémission de faire une demande de crédit sans devoir informer la banque de ses antécédents médicaux.

 

Pensez-vous que la parole est libérée aujourd’hui?

Depuis cinq ou six ans, des associations de femmes agissent pour une meilleure prise en charge de la maladie, pour une meilleure transmission des connaissances actuelles et une meilleure prise en charge de cette fameuse période de l’"après".

Même si le sujet reste encore assez tabou, les choses avancent au niveau sociétal beaucoup plus vite qu’avant, notamment grâce aux réseaux sociaux. Et heureusement, parce que les cancers touchent de plus en plus de personnes et il est important de partager ses peurs, comme ses luttes et ses bonnes actions, afin que chaque personne se sente moins seule.

 

 

Dans cette pièce, on rencontre l’entourage de Chloé. Comment se comporte-il face à cet "après" la maladie?

Une fois qu’on s’en est sorti, on se rend compte que toutes ces personnes ont envie de souffler un bon coup, de reprendre leur vie et entre guillemets, d’oublier cette épreuve. C’est là que les groupes de parole sont fondamentaux. J’ai pu trouver un soutien psychologique en me tournant vers la ville de Paris où je réside, qui offre des accueils gratuits avec des psychologues ou des assistantes sociales, à voir avant, pendant ou après, en tant que malade, ancien malade ou accompagnant de malade. J’y ai rencontré une personne formidable pour m’accompagner dans cet "après", difficile à vivre physiquement, psychologiquement, socialement et financièrement.

 

Pourquoi le choix de la marionnette dans cette pièce?

La marionnette permet de mettre à distance les moments difficiles, poignants et émouvants. Pour ne pas tomber dans le pathos, il y a le rythme de l’écriture, mais aussi ces personnages qui nous permettent de nous identifier et de nous dire en même temps: «Ah mais ça va! C’était pas moi! C’était un moule à gâteau!». La marionnette permet d’élever et d’universaliser le propos, et surtout d’y amener une jolie bulle poétique.

 

Au lever de rideau, on vous voit préparer une soupe minestrone. Pourquoi avoir choisi la cuisine pour parler de cette maladie?

Même si je ne suis pas du tout une grande cuisinière, la cuisine est un lieu convivial, rassurant, chaleureux, voire réconfortant, où tout le monde a une histoire. Chloé a vécu en Italie, dont les plats reflètent la chaleur et la vie. Quand on est dans les soins et la maladie, le goût et l’odorat peuvent être altérés, comme Chloé l’explique en ces mots: "Dans les moments les plus durs, où tout était froid, aseptisé et terrorisant, j’imaginais que j’étais ici, dans ma cuisine, au chaud, malgré l’écœurement et les nausées, je souhaitais retrouver ce lieu où mes papilles rencontrent le monde et où je goûte à la vie." Pour Chloé, c’est un réel exutoire. Dans les moments difficiles, elle s’imaginait faire une bibliothèque des sens pour résister, comme d’autres imaginent une plage déserte.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

85B, une pièce écrite et mise en scène par Delphine Bernard à découvrir à la Salle du Lignon à Vernier le 18 janvier 2019. Avec Mélisse Magny.

Renseignements et réservations au +41.22.306.07.80 ou sur le site www.vernier.ch

Théâtre des Marionnettes de Genève - ZL’Orchestre de Chambre de Genève - Présences suisses