Publié le 08/08/2019 à 14:39

Comédie: Ecrire notre histoire (bis)

"Beaucoup de gens ne viennent pas seulement «consommer» un spectacle, mais sont intéressés à venir chercher un peu davantage, prendre un verre, discuter avant, après…"

 

La Comédie de Genève se lance dans sa dernière saison au Boulevard des Philosophes, avant son déménagement dans ses nouveaux murs des Eaux-Vives. Une vingtaine de propositions sont au programme. Des créations, des coproductions et autant d’invitations de partir à l’aventure, intra muros, mais aussi au BFM pour le grand spectacle Requiem pour L., d’après Mozart, ou pour des occasions de mettre un peu de théâtre dans la ville, et un peu de ville dans le théâtre avec Invisible, du 9 octobre au 28 mars.

De ce programme très riche, présenté en mai par la direction de Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer, la rédaction de leprogramme.ch a tiré quelques regroupements thématiques. Denis Maillefer, qui met en scène la création qui lancera la saison, Perdre son sac (du 30 août au 7 septembre), de …. avec …. a été porté volontaire pour commenter nos hypothèses. Mais d’abord, avant d’évoquer la deuxième saison du duo NKDM, peut-être faudrait-il regarder un peu en arrière.

 

Pouvez-vous d’abord évoquer votre première année à la tête de La Comédie?

Nous avons été contents d’aller à la rencontre du public, des publics. Il est encourageant de voir que beaucoup de gens ne viennent pas seulement «consommer» un spectacle, mais sont intéressés à venir chercher un peu davantage, prendre un verre, discuter avant, après… Nous avons aussi apprécié l’intérêt pour les propositions un peu particulières, qui invitent à partir en balade.

 

Lors de la présentation de votre première saison, au printemps 2018, vous aviez manifesté avec la co-directrice Natacha Koutchoumov la volonté d’intéresser un jeune public.

Avec ou sans les incitations comme «samedi à tout prix» (n.d.l.r.: des places dès 2 CHF, une fois par mois), nous assistons à un rajeunissement. Mais ce sont des impressions, qui doivent encore être confirmées par une étude plus rigoureuse. Subjectivement, je me suis surtout réjoui de voir des publics incroyablement mélangés, de tout âge.

 

 

Pour votre programmation 2019-2020, vous proposez plusieurs retranspositions de grands auteurs. Ainsi Requiem pour L., de Fabrizio Cassol d’Alain Platel (les 1er et 2 novembre), et Le présent qui déborde - Notre Odyssée II, de Christiane Jatahy (du 17 au 22 mars 2020).

Il y a sans doute une tendance à reprendre les auteurs fondateurs pour voir ce qu’ils ont à nous dire sur le monde d’aujourd’hui. Nous avons présenté des spectacles qui correspondent à cela, l’année dernière avec Tchekhov. Le Requiem pour L. d’après Mozart, utilise la vidéo, met en avant des instruments contemporains, nourris d’influences africaines, mais on retrouve l’original de manière saisissante. Je vois aussi ce spectacle comme un cérémonial. La mort de cette femme, pratiquement en direct devant nous, en fait une messe moderne. Et cela me rappelle qu’un spectacle, en général, est toujours un cérémonial – pour l’amour, la mort...

 

D’autres spectacles de votre programme mettent en scène des fêtes, des divertissements. Ainsi Concours européen de la chanson philosophique, de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre (du 24 au 28 septembre), La Gioia, de Pippo Delbono (du 20 au 24 novembre), ou Sorry, do the tour. Again!, de Marco Berrettini (du 16 au 20 décembre)

Ce sont trois spectacles qui ont en commun d’être festifs, immédiats. Mais qui dégagent en même temps quelque chose de très différent, comme une profonde mélancolie à travers l’univers du cirque, dans le cas de La Gioia, ou la nostalgie du temps qui passe à travers l’épuisement de la danse dans Sorry, do the tour. Again! Cela ne nous a pas guidé lors de la programmation, mais on retrouve dans chacun un détournement des codes d’un rituel populaire, par des artistes contemporains. Ce qui nous ramène au cérémonial de la question précédente.

Le Concours européen de la chanson philosophique met en avant une opposition provocatrice...

Il y a sans aucun doute une réflexion sur ce qu’est un divertissement aujourd’hui. Je crois qu’il y a aussi la volonté de remettre en cause ces catégories dont on est à la fois porteur et victime. Par exemple en opposant un art populaire et un art savant - le théâtre privé et le théâtre public. Qu’est-ce que leur collision burlesque peut provoquer? C’est parfois plus compliqué qu’il n’y paraît: je constate qu’un public soit-disant non-averti peut rentrer avec facilité dans des œuvres qui ont l’air de fonctionner avec des codes compliqués.

 

 

J’ai défini un troisième bloc, celui des grands thèmes – les migrants, la guerre, la maladie. Avec (encore) Le présent qui déborde - Notre Odyssée II, de Christiane Jatahy, mais aussi Para, de David Van Reybrouck (du 10 au 14 octobre) ou Angels in America, de Tony Kushner et Philippe Saire (du 13 au 18 janvier).

Ce sont juste des sujets casse-gueule. C’est la forme, le langage de l’artiste qui nous guide. Sinon, qu’est-ce que le théâtre aurait à apporter aux débats? Christine Jatahy ne s’intéresse pas qu’à la misère des migrants. Elle va à leur rencontre dans les camps, les implique dans le projet, leur demande ce que serait l’Odyssée d’Homère, pour eux. Elle les invite à se positionner. La question est de voir comment ce mythe décrit ce qui se passe aujourd’hui. Angels in America – n.d.l.r.: une évocation des années SIDA aux Etats-Unis - est devenu un classique. Il est mis en scène par un chorégraphe, qui apporte un regard corporel qui nous intéresse beaucoup.

 

Dernier focus, celui du fait divers, de l’aventure au coin de la rue. Avec Small g, une idylle d’été, adaptation de Patricia Highsmith par Anne Bisang et Mathieu Bertholet (22 janvier au 1er février). Et Perdre son sac, que vous mettez en scène et qui ouvrira la saison (du 30 août au 7 septembre 2019.

Avec Perdre son sac, je m’intéresse à la néo-pauvreté. Ici, à des gens qui ne savent pas, qui ne veulent pas, qui ne peuvent pas être dans une logique de productivisme, de boulot, de carrière. Le texte, âpre, de Pascal Rambert dit en creux la violence de cette situation. Et le théâtre doit me permettre d’aller à la rencontre d’une personne qui parle seule dans la rue, d’une personne qui ne veut pas être lisse et assimilée.


 

Propos recueillis par Vincent Borcard

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