Publié le 06/05/2016 à 21:51

Carmina Burana, danse puissante

«Claude Brumachon utilise le corps dans toute ses possibilités»

 


Grande figure de la danse contemporaine, Claude Brumachon signe par sa gestuelle unique une version chorégraphique inédite des Carmina Burana. Créée en 1937, l’œuvre de Carl Orff est à l’affiche du Grand Théâtre de Genève du 13 au 22 mai. Une pièce à la patte plastique très marquée, dont les costumes sont griffés par le duo de créateurs «On aura tout vu», à découvrir dans le nouvel Opéra des Nations accueillant pour la première fois de la danse. Sous la baguette du jeune chef Kazuki Yamada, les musiciens de l’Orchestre de la Suisse romande accompagneront le chœur et les vingt-deux danseurs du Ballet du Grand Théâtre. Leur maître de ballet Philippe Cohen évoque l’écriture chorégraphique inclassable de Claude Brumachon.

 

 

Voilà treize ans qu’il a pris la direction du Ballet du Grand Théâtre de Genève et, jusque-là, Philippe Cohen n’avait pas encore collaboré dans ce cadre avec le chorégraphe français Claude Brumachon. Les deux danseurs se connaissent pourtant depuis trente-cinq ans. Carmina Burana sera donc l’occasion d’une première rencontre entre les vingt-deux interprètes du Ballet du Grand Théâtre et «la gestuelle unique» de Claude Brumachon, qui possède son «vrai langage chorégraphique». «Il n’est pas casable», plaisante Philippe Cohen, qui avait eu l’idée il y a quelques années de faire appel à lui pour chorégraphier la célèbre cantate scénique de Carl Orff. L’occasion rêvée de créer l’événement en montant un grand projet chorégraphique pour l’ouverture du nouvel opéra installé sur la rive droite, pendant les travaux du Grand Théâtre. «Ce seront nos premiers pas à l’Opéra des Nations», se réjouit-il. Ainsi est né ce «projet fédérateur grand public, dans le sens noble du terme, mettant en œuvre toutes les forces vives du Grand Théâtre, les danseurs et les chœurs, ainsi que l’Orchestre de la Suisse romande, notre partenaire principal».

 

L’écriture chorégraphique de Claude Brumachon

Claude Brumachon est une grande figure de la danse contemporaine. Né à Rouen en 1959, il se tourne vers la danse après les Beaux-Arts. Il rencontre ensuite Benjamin Lamarche, son interprète fétiche avec qui il poursuit ses recherches chorégraphiques aujourd’hui. Ensemble, ils créent leur première pièce, Niverolles Duo du col. C’était en 1982. Puis ils fondent leur compagnie, Les Rixes. Leur pièce Texane est ensuite primée au concours de Bagnolet. A deux, ils prennent les rênes du centre chorégraphique de Nantes de 1992 à 2015.

«Il fallait voir les danseurs emportés par cette déflagration qu’est la danse de Brumachon, se cabrer, s’entrechoquer les uns les autres, ruer et bondir. Les titres des pièces (Le Piédestal des vierges, Fauves) en disent long sur la gestuelle dynamique, pleine, comme arrachée dans la masse du muscle. Ce mouvement sculptural, épais dans sa fulgurance qui saisit le corps tout en l’exténuant, est le label de ce forcené», en dit Rosita Boisseau dans son Panorama de la danse contemporaine. Philippe Cohen en parle ainsi: «une danse puissante, extrêmement charnelle, très animale.» Claude Brumachon n’a pas peur de transpirer, d’utiliser le corps dans toutes ses possibilités.

 

S’approprier la musique

Pour la première fois dans sa carrière, Claude Brumachon chorégraphie autour d’une œuvre musicale classique existante, ayant travaillé jusque-là avec des compositeurs, à partir de musiques de films, etc. Une musique puissante qui, pour Philippe Cohen, prend aux tripes et parle au corps, et s’adapte très bien à la danse. Se l’approprier pour finalement pouvoir s’en affranchir, telle a été la démarche du chorégraphe. «L’œuvre ne raconte rien mais dit des choses. On sent que Claude ne cherche pas à égaler la musique, il reste très humble mais a trouvé sa place. Pour l’intégrer, il l’a beaucoup écoutée, jusqu’à ne plus en pouvoir. Il a voyagé, s’est rendu dans la Vallée de la mort et dans les Pyrénées, la musique dans les oreilles. Pour réaliser encore davantage que nous ne sommes rien face à cette nature et cette musique. Carmina Burana parle aussi de cela: avoir la musique dans le corps et dans le cœur dans un cadre qui vous écrase.»

 

Non-narration

Claude Brumachon dit avoir voulu inscrire sa pièce dans notre époque. Les événements du monde ont eu une résonnance sur lui. «Il est très marqué par les attentats, la crise des migrants… Mais cela ne transparaît pas dans sa chorégraphie. La musique de Carl Orff parle aussi des troubles de l’âme humaine, d’amour, de passion, de médiocrité», confie Philippe Cohen. «L’animal et le végétal sont l’essence même de mon inspiration et constituent la base de mon écriture. Je me suis servi de ‘mots’ plus que de narration à proprement parler car le texte est assez insaisissable. Ces mots ont généré chez moi une énergie et des sensations que j’ai cherché à transmettre à travers le corps des danseurs. Ce sont les six déesses qui tiennent l’histoire de la pièce et lancent la non-narration,» explique Claude Brumachon dans un entretien avec le Grand Théâtre. Fidèle à l’œuvre musicale et poétique, le chorégraphe est resté très proche du livret sans le raconter. Il a respecté l’ordre des vingt-cinq tableaux de la pièce, subdivisée en trois grandes parties (Printemps, A la Taverne et Cour d’amour), et en a gardé la structure musicale.

 

 

Des costumes, une esthétique

La thématique de Carmina Burana est présente par les costumes du duo de créateurs «On aura tout vu» formé par Livia Stoianova et Yassen Samouilov, qui signaient également ceux du Casse-Noisette de Tchaïkovski présenté au Grand Théâtre en 2015. «Ils ont adapté leur esthétique à la demande de Claude, mais possèdent aussi une patte qu’on ne peut pas manquer. Cette sophistication visuelle est importante pour Claude, qui a commencé par les Beaux-arts de Rouen, avant de venir à la danse. Tous ses spectacles possèdent toujours une esthétique assumée. Cette exubérance est en accord avec la musique», note Philippe Cohen. Et de conclure: «Le mouvement, lui, dit ce qu’il a à dire, par sa violence ou sa délicatesse.»

 

Cécile Dalla Torre

 

Carmina Burana, du 13 au 22 mai à Genève, Opéra des Nations.

Renseignements et réservations au +41.22.322.50.50 ou sur le site du Grand Théâtre www.geneveopera.ch

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