Bienvenue au Grand Hôtel Saint-Gervais

«On ne peut pas imaginer un sujet politique sans un fort ancrage existentiel et singulier»

 

Jouant de sa proximité avec l’Hôtel Saint-Gervais, le Théâtre se transforme en Grand Hôtel Saint-Gervais et propose pour sa saison 17/18 un accueil grand luxe avec douze spectacles propices au dépaysement. Le voyage commence en Espagne, où se rencontrent les différentes nuances de l’identité sexuelle à travers le solo de danse de François Chaignaux Romances Inciertos. Puis Saint-Gervais nous emmène au Liban, en Jamaïque, en Hollande, en Angleterre… les frontières semblant glisser les unes vers les unes, tissant au fil des pièces des liens thématiques entre l’Histoire et le quotidien, l'ici et l'ailleurs. La véritable exploration reste la matière humaine, car pour le directeur Philippe Macasdar, «on ne peut pas imaginer un sujet politique sans un fort ancrage existentiel et singulier». Celui qui préfère le titre d'"animateur" a aussi voulu ouvrir les portes de son hôtel à l'imprévu, doubler la saison d'activités et soirées inédites présentées par une quarantaine d'artistes invités tout au long de l'année. Il nous raconte sa dernière saison à Saint-Gervais.

 

 

Quel est l'état d'esprit de cette saison?

Je n'ai jamais travaillé sur des thématiques, ce sont toujours les artistes qui m'ont guidé. Ce sont les auteurs, les metteurs en scène ou les comédiens qui ont orienté et structuré la saison. Une fois que celle-ci est posée, je peux mieux comprendre ce qui s'est dessiné, de manière plus inconsciente que consciente. Mais ce sont les artistes et leurs projets qui me mettent en mouvement.

 

Beaucoup de pièces traitent par exemple du thème de l'art. Est-ce un hasard ou souhaitiez-vous rendre hommage à la pratique artistique?

La notion de l'art pour l'art m'a toujours semblé incongrue. Ce qui m'intéresse, c'est montrer au public comment les auteurs ou les metteurs en scène traitent de sujets, liés à l'Histoire ou au temps présent, et comment ils interrogent l'art de raconter des histoires. Dans Antigone 89, on suit le parcours de l’écrivain Sorj Chalandon qui raconte son expérience de reporter de terrain. Il se met lui-même en scène et s’appuie pour cela sur une fiction dans laquelle un metteur en scène et un comédien tente de monter l'Antigone d'Anouilh à Beyrouth. À partir de là, le théâtre devient révélateur, et il l'est particulièrement à Beyrouth pour des questions politiques, religieuses, sociales et économiques. Ce texte interroge le rapport entre la polis, au sens de la cité grecque, et la vie de théâtre. Il a été adapté par Jean-Paul Wenzel et Arlette Namiand qui ont tous les deux participé dans les années septante à ce qu'on a appelé le théâtre du quotidien, un théâtre qui traite de la réalité non d'une manière naturaliste mais en s'intéressant aux non-dits, aux silences, à l'inconscient de la réalité. Toutes ces différentes couches m'intéressent beaucoup. En plus, la pièce est tirée du roman de Chalandon Le quatrième mur, ce qui fait référence à toute une partie de l'histoire du théâtre qui s'écrit sous le sceau de cette interrogation, du rapport entre les comédiens et le public. Comme un clin d’œil, cette pièce ouvre la saison théâtrale.

 

Pourquoi reprendre le spectacle Femme sauvée par un tableau, créé en 2016 au Musée d'art et d'histoire de Genève?

Parce ce qu'il met en scène deux beaux rôles de femmes, quatre si on pense à leurs interprètes Claude-Inga Barbey et Doris Ittig. Elles jouent une guide dans un musée et sa visiteuse face à des tableaux de Valloton. La guide lit ces peintures comme une historienne de l'art, tandis que la profane les décode en fonction de sa vie. On bascule ici vers le rapport de l'art avec l'intime et le subjectif, ce texte montrant comment l'art peut être une résilience. Il sera présenté avec Agatha Christie, Christmas Pudding, qui est une création. Il y a un moment énigmatique dans la vie de la célèbre romancière, qui n'était pas heureuse avec son mari et qui a disparu pendant une semaine. Elle a mis en scène cette disparition mais n'en a jamais expliqué les raisons. Cette suspension interroge la question de l'écriture et de la fiction.

 

Cette saison nous fait beaucoup voyager. On s'arrête cependant en Suisse, avec un retour aux mythes fondateurs à travers le personnage de Guillaume Tell…

Cela a toujours été important pour moi de travailler avec la Suisse allemande. Tell est un spectacle que j’ai vu à Berne, j'ai trouvé la forme vraiment élégante, fine et drôle. Ilja Komarov, Corsin Gaudenz, Trixa Arnold se sont emparés du texte de Schiller et l'ont travaillé comme un théâtre musical, une forme d'opéra de chambre. La vision qu'a Schiller de Guillaume Tell, révolutionnaire et idéaliste, est retravaillée à la lumière de la musique et interrogée dans ce qu'elle a de mythique et de légendaire, mais aussi de cocasse ou d'inattendu. C'est une histoire qui compte beaucoup en Suisse.

 

Sandrine Kuster vous remplacera en 2018, et vous avez décidé de lui laisser une carte blanche au sein de votre dernière saison.

Je travaille avec elle depuis longtemps, et je lui avais déjà demandé une carte blanche avant qu'elle soit nommée à Saint-Gervais. Elle est venue cette année avec deux propositions: Holes and Hills de Julia Perazzini et D’autres de Tiphanie Bovay-Klameth. On se retrouve donc avec un trio de femmes, Sandrine et les deux comédiennes, pour qui j'ai la plus grande estime.

Nous finissons la saison avec le résultat du concours TEXTES-en-SCÈNES, qui cherchait à favoriser la création et l'écriture contemporaine, en offrant à quatre auteurs un accompagnement sur une année. Sandrine Kuster et moi avons été chargés en 2014 de la conduite de ce projet sur deux éditions. Nous nous étions aussi engagés à produire chacun, à l'Arsenic et à Saint-Gervais, un spectacle parmi les quatre textes retenus. J’ai choisi cette année La danse des affranchies de Latifa Djerbi, qui a été deux ans en résidence à Saint-Gervais. Latifa Djerbi passe pour la première fois du monologue à une pièce pour neuf personnages. Elle raconte comment une femme tente de trouver sa place, en articulant la fiction avec l'histoire de la Tunisie, son pays.

 

Quelles seront les activités en marge de la saison?

Plusieurs choses, nous continuerons par exemple à travailler sur la Syrie avec une soirée de témoignages (Tripes syriennes). Dans le cadre d’Ici c’est ailleurs, Ariane Arlotti proposera une trilogie, une forme de synthèse des films qu’elle a faits sur la frontière en Europe (Destinations Chekpoints). Toutes ces activités sont placées dans le contexte du Grand Hôtel Saint-Gervais, au travers duquel nous posons la question de l’hospitalité. Comment reçoit-on dans un théâtre, en Suisse, comment reçoit-on des gens, des histoires… Toute la saison sera articulée sur cette notion de l'accueil.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

Découvrez la saison 2017/2018 du Théâtre Saint-Gervais en détail sur leprogramme.ch ou sur le site du théâtre www.saintgervais.ch