Publié le 29/04/2016 à 11:23

Au TMG, les hommes migrent, la musique aussi

«On oublie tout! La musique, elle, n’oublie rien!»

 

Voilà dix ans que Cécile Chevalier et Franck Fedele travaillent ensemble. Ils ont fondé leur famille de marionnettes, dont cette vieille dame qui perd la mémoire ou ce douanier ne comprenant pas pourquoi il est chargé d’arrêter de drôles d’oiseaux. Des oiseaux, on en verra dans Aman’ Aman’, leur dernière création qui dépeint un monde de précaires et évoque le passage des frontières: autant géographiques que musicales à travers les musiques populaires du bassin méditerranéen, où coexistent influences arabe et occidentale. Sur le plateau du Théâtre des Marionnettes de Genève, les deux comédiens-marionnettistes sont entourés d’un trio de musiciens-compositeurs emmené par la pianiste Géraldine Schenkel. A ses côtés, les ethnomusicologues Frédéric Commenchal et Pascal Demonsant manient toute une palette d’instruments dont des ouds, percussions et vents. En avant-première, la Compagnie La Tête dans le sac nous raconte comment les grands maux de l’Histoire se répètent et la mémoire se perd. Très présente chez les populations en exil, la musique est partout dans nos vies pour porter cette part de mémoire et d’Histoire disparue. Rencontre.

 

 

Sur le plateau du Théâtre des Marionnettes de Genève trône un clavecin, à jardin. A ses pieds, des percussions et ouds attendent qu’on les sorte de leurs housses. Au milieu, un castelet s’impose. Un «zozio», casque sur les oreilles et micro sous le nez car relié aux «réseaux zozios», est blotti dans un coin. Cécile Chevalier et Franck Fedele nous font faire la visite. Dans quelques jours, démarreront les représentations d’Aman’ Aman’, leur dernière création qu’ils mettent en scène sous le regard bienveillant de Laurent Frattale. Voilà une dizaine d’années que le comédien suit le travail de la compagnie La tête dans le sac, quasiment depuis ses débuts.

 

Migrations humaines et musicales

Au sein de la compagnie genevoise, Franck Fedele, diplômé de l’Ecole de théâtre Serge Martin, et Cécile Chevalier, qui s’est notamment formée au Théâtre aux Mains Nues, fondé à Paris par Alain Recoing, sont des artistes polyvalents. Ensemble, ils ont écrit les fragments de texte de la pièce, qui se répondent dans une narration éclatée. Ce sont eux aussi qui manipulent les marionnettes essentiellement conçues par Cécile Chevalier. A Genève et en Suisse romande, leur dernière création, La Nuit finira-t-elle un jour? a beaucoup tourné. «La pièce parlait de l’histoire contemporaine grecque à travers le rébetiko. On touchait aux mouvements de population, ce qui nous a ouvert un passage vers les migrations humaines et musicales élargies. Aman’ Aman’ s’inscrit dans son prolongement», commente Franck Fedele. Le titre est une interjection musicale sans signification qu’on retrouve dans beaucoup de musiques comme le fado, le duende ou le flamenco. Une sorte d’appel avant une longue complainte, qui pourrait se résumer à ces trois mots «je vais dire», mais qui, surtout, convoque une énergie.

 

La précarité en filigrane

«Nos marionnettes portent en elles, avec simplicité et évidence, l’utopie d’un monde sans frontières, juste, où les plus petits ont leur place, un monde de liberté et de partage. Elles comprennent mal nos lois, elles ne portent pas nos idées reçues», résument les artistes. En filigrane, tout comme La Nuit finira-t-elle un jour?, Aman’ Aman’ traite de la précarité. «Les personnages les plus petits, ceux qui subissent l’Histoire» y sont au centre, explique Cécile Chevalier. Ils tentent de comprendre. Au final, il s’agit aussi de savoir «comment la musique transmet les événements, console et permet de surmonter les obstacles, et de réunir.» Il y a cette vieille dame dans sa robe à pois, une marionnette de taille humaine, qui tente de raconter une histoire mais qui a perdu la mémoire, et n’en connaît plus la fin. «Ah! Heureusement, il y a la musique, autrement on ne se rappellerait de rien. Rien de ce qui s’est déjà passé? D’ailleurs, qu’est-ce qu’il s’est déjà passé? Et puis, qu’est-ce qui se passe? Pourquoi la fumée voile de nouveau les esprits? Pourquoi ça sent le roussi? Comme en… comme en quelle année déjà?… Ah, je ne sais plus. […] On oublie tout! La musique, elle, n’oublie rien!»

 

 

Le virus de la musique

Aman’ Aman’ est une histoire de passage, celui des frontières, et des émotions, véhiculées par la musique. «La pièce tisse aussi un lien entre la musique et les marionnettes, deux lignes qui interagissent», détaillent les concepteurs. Et puis, le transit s’opère également entre l’humain et l’animal, de plus en plus présent à travers la marionnette dans les spectacles de La Tête dans le sac. «L’animal apporte un éclairage sur la nature de l’homme.» Comme ce «professeur poulet» ou «Maître La Volaille», spécialistes des sciences humaines, chargé de dispenser un cours magistral. «Nous sommes partis des bas-fonds, des souris et des rats». Mais ces petits rongeurs qui colportaient la peste jouissent ici d’une meilleure réputation. «Les souris ont chopé le virus, mais celui de la musique!». Les trois souris mélomanes, l’une à l’accordéon, une autre aux cymbales, qui voyagent dans les cales des cargos, suivent, entendent et propagent des morceaux du monde entier. Les gros lapins ont quant à eux le mal du pays, nostalgiques de leur danseuse du ventre fétiche, Loukoumkoum, qu’on verra apparaître en paillettes rouges dans un numéro chanté et dansé.

 

Marchand sans scrupules

On n’omettra pas non plus le marchand de pneus sans scrupules se réjouissant de la détresse des autres. Personnage à taille humaine, il est manipulable par les deux marionnettistes, ce qui lui donne plus d’amplitude. Il y a aussi le douanier qui ne comprend pas vraiment son nouveau boulot: «Je croyais que garde-frontière, c’était les entretenir, les rendre jolies et accueillir les gens». Un personnage à la bouille un peu biscornue. «Malgré la forme et l’esthétique, c’est un personnage sympathique. C’est ce décalage qui est intéressant», lance Franck Fedele, à la recherche d’univers où les enfants pourront trouver leur compte. Mais chez le comédien, ce qui transparaît avant tout, c’est «le plaisir pur et simple d’être montreur de marionnettes». Un plaisir qui promet d’être partagé.

 

Cécile Dalla Torre

 

Aman’ Aman’, dès 8 ans, du 4 au 22 mai au Théâtre des Marionnettes de Genève

Renseignements et réservations au +41.22.807.31.07 ou sur le site du théâtre www.marionnettes.ch

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