Publié le 29/06/2018 à 10:34

Au Théâtre de l'Orangerie, la "permaculture théâtrale" est en marche

«Les enfants posent un regard autre sur la nature que nous adultes. Il y a encore un espoir s’ils ne grandissent pas tous 'hors sol'»

 

Un véritable lieu de vie. C’est ainsi que le Théâtre de l’Orangerie, situé dans le cadre enchanteur du Parc La Grange à Genève, a été repensé pour cette saison estivale 2018. Avec à sa tête Andrea Novicov, nommé en octobre dernier pour trois années reconductibles, l’institution genevoise a désormais pour vocation de faire s’interroger le public sur la relation entre l’homme et son environnement. Par le biais de théâtre certes, mais aussi d’expositions, d’ateliers, de rencontres, de musique et de restauration assurée par l’équipe de l’établissement Ou bien encore. But du jeu? Livrer au visiteur une expérience globale, sensorielle et réflexive, au gré d’un parcours que chacun choisira en fonction de ses envies. La création de lien social, voire d’un véritable écosystème, est au cœur de la démarche.

Comédien et metteur en scène d’une vingtaine de pièces, dont celles créées pour sa compagnie Angledange, Andrea Novicov s’attelle à un nouveau et ambitieux défi. Rencontre.

 

Vous entamez votre première saison à la tête du Théâtre de l’Orangerie. Quel renouveau souhaitez-vous apporter?

Nous voulons contribuer à repenser la relation de l’homme avec son environnement. Aujourd’hui, cette relation est trouble, déséquilibrée, rompue. L’environnement est devenu une question centrale dans notre société. En tant que professionnels, mais aussi en tant qu’êtres humains, nous devons prendre position. Dans les arts de la scène, il semble encore difficile de se positionner. Le théâtre aborde des thèmes importants, mais garde dans son ADN ses origines humanistes, et ceci veut dire fondamentalement, l’Homme comme pivot autour duquel tourne le monde, ou si on veut le traduire pour la scène: «Le théâtre c’est l’acteur!»

La nature ne doit plus être seulement une toile peinte qui sert de décor. Le Théâtre de l’Orangerie veut aller plus loin dans ce raisonnement, non pas uniquement en mettant des panneaux solaires sur les toits, mais à un niveau artistique et poétique.

 

Comment cet aspect environnemental va-t-il se matérialiser?

Nous avons travaillé avec l’association La Libellule et Canopée Paysagisme, en accord avec le Service des espaces verts pour réhabiliter une partie des vergers et du potager. Ceux-ci accueilleront des ateliers pour enfants, et la cuisine, assurée par l’équipe du restaurant Ou bien encore. Des changements ont également été opérés sur la terrasse. Les serres accueilleront des expositions. Nous espérons que le visiteur aura une perception différente des lieux.

Nous voulons créer un écosystème qui puisse inviter le visiteur à une expérience globale. A une façon d’entrer en relation avec le monde, à la fois sensible et réflexive. On pourrait parler de permaculture théâtrale. En plus des pièces de théâtre, il y aura des expositions, la possibilité de se restaurer, un jardin potager, des ateliers, des rencontres. De quoi passer une journée entière sur le site.

 

La programmation jeune public a été passablement étayée. Dans quel but?

Il est agréable de rester à Genève en été, mais les journées sont parfois longues pour les familles. Il s’agit donc d’une offre sociale. Les spectacles pour enfants auront lieu à 11h00. La famille pourra ensuite profiter de la buvette, des transats pour lire un magazine, pendant que les enfants courent sur la pelouse.

De plus, les enfants posent un regard autre sur la nature que nous adultes. Il y a encore un espoir s’ils ne grandissent pas tous «hors sol», rivés sur leurs smartphones! Si les spectacles pour adultes se dérouleront en salle, ceux pour le jeune public auront lieu en plein air. Afin qu’ils puissent faire une expérimentation directe de la nature.

 

Les pièces de théâtre pour adultes répondent également à cette question de la relation Homme-Nature?

On nous a plusieurs fois posé cette question: est-ce que cette thématique pourra tenir pendant des années? Bien sûr que si l’on réduit l’écologie au recyclage des bouteilles, non. Mais si l’on considère l’écologie comme le rapport de l’être humain avec son origine, les possibilités sont infinies. Cela ouvre par exemple à la spiritualité, à la religion, des domaines moins fréquentés.

Cette saison, nous proposons trois pièces sur le thème du voyage, ou comment découvrir son environnement au-delà du seuil de sa porte. Dans l’Usage du Monde de Nicolas Bouvier, mis en scène par Dorian Rossel, l’homme occidental va découvrir le monde en se heurtant à des saveurs, des couleurs, des parfums autres. Pas seulement des pensées autres. Ténèbres de Henning Menkel, aborde la question des réfugiés climatiques, une réalité encore un peu cachée mais qui deviendra de plus en plus flagrante dans les années à venir. Enfin, Quitter la Terre de Joël Maillard, traite du voyage vers une autre galaxie et tente de répondre à la question: comment ne pas reproduire les mêmes erreurs ailleurs?

Deux spectacles répondent au thème de la forêt. Il est intéressant de relire les grandes œuvres dramatiques avec un regard plus attentif sur ces aspects environnementaux. Le Songe d’une nuit d’été, de William Shakespeare, n’aborde pas seulement la question d’une nuit d’amour dans les bois, mais aussi l’incapacité de l’homme à résoudre ses problèmes et son besoin de demander de l’aide aux forces millénaires de la forêt.

 

Pour cette saison, vous avez un partenariat avec le festival de la Bâtie; vous conviez les directeurs d’autres théâtres genevois à votre fête d’inauguration. Y a-t-il un besoin de créer du lien à ce niveau également?

Nous proposons en effet trois spectacles en commun avec la Bâtie. Nous ne voulions pas juste être une salle prêtée, mais bien de choisir ensemble la programmation. Dans un écosystème, il faut fonctionner en réseau.

De manière générale, les liens dans le théâtre se font facilement tous seuls. Il y a en ce moment une nouvelle génération de directeurs, qui fonctionnent peut-être autrement que leurs prédécesseurs. Nous nous sommes auto-invités. Cette fois c’est au tour du Théâtre de l’Orangerie, mais il y aura d’autres occasions.

 

Quelques mots encore sur la programmation musicale?

Dunja Stanic est la responsable de la programmation musicale et nous avons décidé que nous ne voulions pas devenir un lieu nocturne de plus. Nous allons quand même proposer quelques concerts, en privilégiant les musiques du monde et nous avons établi une bonne relation avec la scène Ella Fitzgerald, qui pourra constituer une suite de soirée après le théâtre.

Ce que nous amenons de nouveau, ce sont les siestes musicales du dimanche. Perdre du temps en écoutant de la musique pour en gagner autrement. Nous avons établi un partenariat avec le Musée d’ethnographie (MEG), qui nous a donné accès à ses archives sonores. Un DJ mixera à partir de ces morceaux. Nous aimerions vraiment amener cette idée de temps allongé: prendre le temps tel qu’on le vivait il n’y a pas si longtemps, celui qui permet vraiment de recharger les batteries.

 

Le mot de la fin?

Le Théâtre de l’Orangerie est un théâtre en devenir. Nous faisons des expériences cette année pour aller plus loin après. Créer un écosystème implique une notion du temps autrement rentable que celui du profit direct. Nos projets se travaillent, se cultivent…

 

Propos recueillis par Stéphanie de Roguin

 

Découvrez en détail la saison 2018 du Théâtre de l'Orangerie sur le site www.theatreorangerie.ch

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