Publié le 31/03/2017 à 11:34

Au POCHE /GVE, faites l’amour, pas la guerre

Alpenstock: la petite maison dans la prairie austro-hongroise

 

Fritz et Grete forment un couple austro-hongrois irréprochable. Leur maison austro-hongroise étincelle d’encaustique austro-hongroise et chaque année Fritz revêt son costume traditionnel austro-hongrois pour participer aux réjouissances austro-hongroises de la fête austro-hongroise de la ville. Tout va austro-hongrois jusqu’au jour où Grete se rend au marché cosmopolite et ramène un détergent fabriqué… on ne sait où.

La Cie belge Pop-Up repart en tournée avec Alpenstock (2005) de Rémi de Vos, créé en 2014 à Liège, en commençant par une halte au POCHE /GVE du 3 au 12 avril. Axel De Booseré et Maggy Jacot, tandem fécond de la compagnie de théâtre itinérante Arsenic de 1999 à 2011, poursuivent leur travail de création à quatre mains à travers la Cie Pop-Up, offrant des spectacles visuels, festifs et porteurs de sens. En route pour Genève, Axel de Booseré nous parle de cette pièce qui dénonce le nationalisme et les préjugés xénophobes à travers une écriture à l’humour cinglant. Interview.

 

Fritz et Grete, la quarantaine, représentent-ils le couple européen lambda d’aujourd’hui?

Honnêtement je ne l’espère pas (sourires). L’auteur décide de placer ce couple dans un pays presque imaginaire – mais oh combien évocateur – puisque Fritz et Grete sont austro-hongrois, d’un "pays" qui n’existe plus. Fritz est séduit par les thèses traditionnelles de l’extrême droite, parce qu’il y a été fortement sensibilisé dans son pays, ce qui n’est pas le cas de la plupart des couples européens heureusement; mais on pourrait tout à fait retrouver son jumeau en Suisse ou en Belgique comme partout ailleurs. D’où vient l’inquiétude dans laquelle est plongé le couple? La pièce ne le dit pas, mais on sent qu’il y a dans ce repli sur soi une immense méconnaissance de l’autre, qui donne cet effet pervers de blocage identitaire et de rejet. Grete n’est pas particulièrement politisée, elle suit son mari et essaie de compenser sa misère sentimentale à travers ses tâches de femme au foyer, à l’excès. Jusqu’à ce qu’elle rencontre cet homme venu de l’est, ce balkano-carpato-transylvanien, une figure qui va, au-delà de la séduction, lui inspirer la liberté par sa culture et ses pratiques différentes.

 

Comment se présente leur intérieur où se déroule une bonne partie de l’histoire?

Nous ne voulions pas tomber dans une image d’Epinal dénaturée, en choisissant par exemple une sorte de petit chalet pittoresque revisité. Nous avons élargi le propos, allant vers une résolution plus conceptuelle et plus signifiante du lieu de représentation. La mise en image de la notion de crainte de l’autre, du repli sur soi, a pris la forme d’une boîte, évocatrice d’un bunker ou de toute autre construction visant à se protéger de l’extérieur, cet inconnu synonyme de danger.

L’intérieur de cette boîte donne à voir le lieu de vie que s’est créé le couple dans une volonté de garder le monde en "ordre, propre et silencieux". Pourtant ce lieu joue avec l’idée du "point de vue unique" par un usage exclusif de (faux) carrelage en damier du sol au plafond de cette maison. Mais ce qui saute aux yeux c’est l’inanité de cette volonté de maîtrise, car le damier se fait rebelle et suit des lignes fantaisistes qui déforment la perception de l’espace. L’univers se révèle alors bien plus complexe et, pour nos personnages, nettement moins rassurant ou maîtrisable qu’ils le souhaiteraient.

 

Comédie sociale ou satire politique, Rémi de Vos a choisi l’humour pour parler de xénophobie, un genre peu représenté dans lequel il excelle.

C’est ce qui nous a plu dans l’écriture de Rémi de Vos à sa découverte car il ne ressemble à aucun autre. C’est un vrai ovni dans le monde de la littérature théâtrale comme à l’intérieur même des productions de l’auteur. Ce dernier nous propose un assemblage singulier entre un sujet hautement politique et une grande théâtralisation, notamment par le biais de ses personnages tout droit sortis d’une bande dessinée et par les associations d’idées inédites par lesquelles il se distingue et forge le comique. Un parti pris auquel notre équipe de création a totalement adhéré. Nous avons créé un univers irréaliste, basé sur ce qu’on a appelé l’esthétique "déraisonnable", offrant une mise à distance du réel pour mieux le servir.

 

 

Pouvez-vous nous donner un exemple de ces associations d’idées?

Fritz: «Un détergent national contient un conservateur déterminé qui guide des enzymes Follett contre la saleté, toujours prête à profiter des moments de faiblesse pour infecter les foyers honnêtes avec la complicité de détergents aux origines obscures».

Parfois complexes, elles dénotent d’une inventivité réjouissante dans la manière d’associer des mots et des concepts qui normalement ne fonctionnent pas dans le même champ sémantique. C’est là que se trouve la collusion porteuse de sens à l’intérieur même des phrases.

Fritz: «Le bon sens est profondément conservateur, Grete. Un changement qui va dans le bon sens est un changement conservateur et un changement conservateur est difficile à appréhender pour l’esprit».

 

Des jeux de mots qui rappellent ceux de Raymond Devos au sujet d’un des premiers slogans de mai 68 Faites l'amour, pas la guerre: "C'est pour satisfaire les sens qu'on fait l'amour; et c'est pour l'essence qu'on fait la guerre."

On est clairement dans la filiation et bien au-delà de l’homophonie (sourires).

 

Depuis la Cie Arsenic, votre priorité dans la création reste que le spectateur passe avant tout un vrai moment de spectacle. Et pour qu’il soit total, vous avez fait appel pour Alpenstock aux effets spéciaux de Paco Arguelles.

Par définition, les effets spéciaux ne sont pas dévoilés avant le spectacle, mais oui, nous adorons proposer au spectateur ce genre de surprises dans nos spectacles. Les effets spéciaux concourent, de manière équivalente, aux côtés de la bande son, de l’ambiance lumineuse, du choix des costumes et du jeu des acteurs, à la théâtralité réjouissante de la scénographie burlesque que nous avons imaginée. Même lorsque nous avions monté Macbeth de Shakespeare dans ce magnifique théâtre élisabéthain qu’est la Tour Vagabonde (2007-2008), nous avions su insuffler à ce drame quelque chose de festif, un moment inhabituel, créatif et ludique, accessible à tous les publics.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Alpenstock, un texte de Rémy de Vos mis en scène par Axel De Booseré et Maggy Jacot à découvrir au POCHE / GVE du 3 au 12 avril 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.310.37.59 ou sur le site www.poche---gve.ch

L’Orchestre de Chambre de Genève - Destination Tango