Publié le 30/09/2016 à 18:35

Au-delà du non-dit l’énigmatique Pinter

«Il y a quelque chose de jubilatoire à voir un personnage qui s’interrompt dans une réplique pour observer la réaction de l’autre.»

 


La lune se couche. Andy s'apprête à mourir dans son lit. A ses côtés, famille et amis ne semblent pas concernés. Mourra-t-il comme il a vécu? Après Hot House en 2014 au Théâtre de l’Orangerie, Pietro Musillo, comédien, scénographe et metteur en scène genevois poursuit son incursion dans l’univers d’Harold Pinter avec Moonlight (La lune se couche), un drame acerbe et délicat autour du thème de la mort qu’il écrit en 1993, rompant avec quinze années de silence d'écriture pour le théâtre. Rencontre avec un homme dont l’esthétisme scénographique se met au service d’une écriture de génie.

 

Vous signez votre troisième mise en scène par un second Pinter?

Je suis un grand admirateur de Pinter, dont j’ai pu apprécier plusieurs des personnages en tant que comédien ces vingt dernières années. Mais je pense poursuivre avec lui un travail débuté avec Océan Mer en 2012, que j’ai adapté du roman d’Alessandro Baricco. Même si ce sont deux auteurs et deux thèmes très différents, tous deux travaillent le drame où les personnages sont des sortes de rescapés à une catastrophe. Ces auteurs nous emmènent dans un temps et un lieu presque surnaturel où tout est un peu décousu, pour laisser le devant de la scène au rythme des mots choisis, aux mystères et aux questionnements non réponses, comme aux choix de mise en scène.

 

Comédien, scénographe, et metteur en scène, est-ce qu’imaginer une scénographie pinteresque comporte des pièges?

Il n’y a pas de pièges, l’écriture de Pinter dans Moonlight, bien que truffée de mystères et d’énigmes est suffisamment claire, et de ce fait offre au metteur en scène une certaine liberté. Ici, Pinter ne donne presqu’aucunes indications. Les didascalies sont quasiment absentes et ses descriptions des intérieurs sont très sommaires, particulièrement dans cette pièce où il ne parle que de "Zones" 1, 2 et 3.

Nous sommes au chevet d’un mourant le temps d’une nuit, où la lumière est douce et filtrante, toute ma scénographie part de là. J’ai donc imaginé des stores, qui montent jusque sous les projecteurs, avec lesquels je joue de l’éclairage et des perspectives. Moonlight est truffée de secrets entre ombre et lumière qui participent complètement de l’univers de cette pièce si singulière.

 

 

Pinter a 63 ans quand il écrit Moonlight, à quel point se dévoile-t-il à travers cette histoire?

Je rejoins le metteur en scène Stuart Seide, une des rares personnes à l’avoir également montée en 2005 à Lille, lorsqu’il dit que cette pièce comporte une large part auto-psycho-analytique, ce qui la différencie de ses autres pièces phares telles que L’anniversaire, L’amant ou encore La collection. Le mystère reste un élément fondamental de l’univers de Pinter, pourtant, ici on touche au domaine extrêmement personnel de l’expression des émotions sur lesquelles il est difficile de mettre des mots. Le Pinter incisif et cynique opte alors pour la poésie, pure à certains moments, pour parler de ce psychodrame, entre réalité et onirisme. Une facette de Pinter qu’on ne connait pas et que je souhaitais faire connaître au public.

 

A votre avis, pourquoi cette pièce est-elle rarement mise en scène?

D’une part il y a la difficulté à rendre à la scène toute la pertinence de ce monde poétique de l’écriture, mais aussi son thème central, la mort, qui n’est pas le sujet de prédilection de tous les metteurs en scène. Je pense qu’elle peut même être effrayante. J’avais envie de relever le défi et de matérialiser la vision qu’a engendré la lecture de cette pièce dont je suis épris. Peu avant la première, nous discutions avec les comédiens de ce qu’évoquait cette pièce il y a quelques mois en arrière lors des toutes premières lectures, son intensité et l’intelligence inouïe de son écriture, et je crois que nous sommes parvenus à la restituer.

 

Hypocrisie, Insultes et humiliation se mélangent aux non-dits.

Les choses ne se disent pas comme on les attendrait. Les personnages au chevet du mourant se parlent comme s’ils étaient au café, perpétuant une longue tradition de non communication dans cette famille éclatée où l’amour fait défaut depuis toujours. Les reproches et les ressentiments sont présents jusqu’aux derniers instants.

Les non-dits sont des silences, des temps qui créent le malaise, voire le rire de l’embarras, l’apanage de l’écriture de Pinter. A cet instant, c’est la pensée du personnage qui prend la parole. Il y a quelque chose de jubilatoire à voir un personnage qui s’interrompt dans une réplique pour observer la réaction de l’autre. La mise au jour des jeux de pouvoir et de manipulation met l’homme tour à tour dans la situation du prédateur, de la victime, du manipulateur, manipulé, avec cynisme et humour! Chez Pinter, un personnage a souvent le besoin de faire dire à l’autre ce qu’il aimerait entendre, ou en tout cas de le mettre à l’épreuve. Cette forme de duel, présente dans toutes les formes pinteriennes, figure pour moi le cœur de l’analyse que fait l’auteur de l’être humain où le vrai et le faux s’entrechoquent sans cesse avec génie.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Moonlight (la lune se couche), une pièce d’Harold Pinter mise en scène par Pietro Musillo à voir au Théâtre du Grütli à Genève jusqu'au 16 octobre 2016.

Renseignements et réservations au +41.22.888.44.88 ou sur le site www.grutli.ch

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