Publié le 25/03/2019 à 15:07

Archip-elles, et toujours l’aventure

«Dans le domaine de l’égalité, je suis assez revendicatrice. Donc je suis assez sensible à cette option du programme. Mais en même temps, un artiste est un artiste, je suis aussi curieuse de découvrir ce que crée un homme que ce que crée une femme.»

 

Du 28 mars au 7 avril, le Festival Archipel célèbre les compositrices, se muant en Archip-elles pour l’occasion. Les femmes ont longtemps été tenues à l’écart, peu encouragées à cultiver leur talent, leur envie, et tout simplement peu jouées. Au fil des décennies, cela est devenu de moins en moins vrai. Il n’en demeure qu’un programme (presque) exclusivement consacré aux compositrices, s’affirme comme une manière très originale de se plonger dans l’histoire de la musique classique (surtout) contemporaine. Pendant une dizaine de jours, des concerts, des performances, des installations sont à découvrir. Et donc beaucoup d’œuvres d’artistes souvent moins connues.

Pour ouvrir comme il se doit cette 28e édition, le festival ne propose pas moins de trois soirées d'ouverture. Tout débute ce jeudi 28 mars avec deux rendez-vous: dès 18h au Musée d’art et d’histoire (entrée libre), Susanne Fröhlich fera découvrir les sonorités uniques de sa flûte contrebasse et à 20h au Grütli, l’artiste sonore Julie Semoroz présentera en première mondiale We Need Space. Samedi 30, le programme proposera des installations à la Maison communale de Plainpalais (dès 17h), un concert au Théâtre Pitoëff (18h, entrée libre) avec des œuvres pour saxophone, violoncelles et électronique avant celui, à 20h, du Lemanic Modern Ensemble qui proposera des œuvres de Bettina Skrzypzak, Misato Mochizuki et Kaija Saariaho.

Entre ces deux soirées, le festival sera au Studio Ansermet le vendredi 29 dès 18h30 pour le vernissage du festival et la présentation de la soirée N’oublions pas le son et la lumière de l’Ensemble Contrechamps. Interrogée par leprogramme.ch, la harpiste de Contrechamps Anne Bassand, se prononce sur la dynamique de perpétuelle redécouverte propre au contemporain. Où l’on peut souhaiter plus d’égalité, tout en accordant toujours un égal respect aux artistes, quelque soit leur genre.

 

Lors de la soirée N’oublions pas le son et la lumière du 29 mars au Studio Ansermet, vous allez interpréter, avec l’Ensemble Contrechamps, Hommage an den Klimperkasten, de Hanna Eimermacher. Comment abordez-vous cette composition de 2011, qui sera présentée en création suisse?

Je n’ai à ce jour jamais joué d’œuvres de cette compositrice, c’est donc, comme très souvent avec le classique contemporain, un nouvelle découverte. Dans ces domaines, il y a quelques compositeurs – je pense spontanément à Berio, à Boulez – qui font qu’il y a un répertoire et qu’un musicien peut évoluer en terrain connu. Mais dans la majorité des cas, c’est un peu l’aventure. C’est particulier au contemporain, où les interprètes ne vont pas jouer que des notes. Il faut aussi produire des effets sonores – inattendus de la part de l’instrument. Chaque compositeur a son identité, un mode de jeu, un mélange qui lui est propre. Ce qui nous amène à devoir parfois produire des effets que l’on n'a jamais produit, jamais fait. Il y a donc, à chaque fois, une redécouverte, nous pouvons même nous retrouver avec des demandes complètement inattendues. Très récemment, nous avons joué une œuvre avec électronique, la harpe prenait une autre dimension. Avec la musique contemporaine, tout est ouvert, tout est possible.

 

Être artiste, c’est tout recommencer chaque jour!

C’est tout à fait passionnant. Curieusement, cela peut aussi générer une forme d’appréhension. Il arrive que l’on s’interroge: «Est-ce que ce qui est demandé est seulement possible?» Si l’œuvre a déjà été jouée, on imagine que oui, qu’une ou un collègue a trouvé une solution. Mais ce n’est pas toujours évident!

 

Pratiquement, comment préparez-vous une pièce comme Hommage an den Klimperkasten de Hanna Eimermacher que vous allez interpréter le 29 mars lors du Festival Archipel?

J’ai travaillé sur les partitions qui m’ont été transmises. Trois répétitions d’orchestre sont prévues avant le concert. Le processus est assez semblable a celui que suit un ensemble traditionnel. La différence est peut-être qu’en l’absence d’enregistrement, il peut arriver que j’ignore tout de l’œuvre, hors de ma partition.

 

Combien de fois par année devez-vous ainsi apprendre à apprivoiser de nouveaux sons?

Cela dépend du programme de Contrechamps, qui commande pour chaque saison un certain nombre d’œuvres, sans doute une dizaine ou une quinzaine de fois par année. Pour les créations, il arrive souvent que le compositeur – ou la compositrice – soit présent, ce qui lui permet de préciser ses intentions et ce qu’il a en tête.

 

Comment évaluez-vous la contribution de la harpe à la musique contemporaine?

Elle est régulièrement demandée, mais n’en demeure pas moins discrète, si l’on compare avec certains instruments à vent. Spontanément je dirais que la harpe intervient dans un tiers ou un quart des œuvres. Elle n’est présente que dans une seule pièce à l’occasion de la soirée du 29 mars, au Studio Ansermet. Il y a par ailleurs tout un répertoire, moins connu du grand public, pour harpe, des trios, des duos pour flûte et harpe, etc.

 

Archipel célèbre cette année les compositrices. Comment réagit la musicienne que vous êtes?

Dans le domaine de l’égalité, je suis assez revendicatrice, je trouve cela très important. Donc je suis assez sensible à cette option du programme. Mais en même temps, un artiste est un artiste, qu’il soit homme ou femme. Je suis aussi curieuse de découvrir ce que crée un homme que ce que crée une femme, j’ai autant de respect pour l’un que pour l’autre.

 

Sur votre site internet annebassand.com vous mentionnez votre goût pour l’enseignement. Comment les jeunes perçoivent-ils les compositions contemporaines?

C’est très intéressant. Les plus jeunes sont toujours partants, mais il faut souvent plus de temps pour convaincre les adolescents, qui ont des attentes sur ce qu’il convient de faire avec un instrument comme la harpe.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Festival Archip-elles, Genève du 28 mars au 7 avril 2019. N’oublions pas le son et la lumière, le 29 mars à 20h00 au Studio Ernest-Ansermet. Œuvres d'Eva Reiter, Anna Korsun, Isabel Mundry, Hanna Eimermacher, et Chaya Czernowin, interprétées par l’Ensemble Contrechamps. Soprano: Johanna Greulich.

Programme complet, informations, réservations, documentations, à lire et à entendre… sur le site du festival www.archipel.org

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