Publié le 03/08/2016 à 19:08

Amandine Beyer au Festival Musiques en été

"A l’heure actuelle, je crois qu’il y a de la place sur le devant de la scène pour tout le monde, mais que les femmes savent jouer plusieurs rôles."

 


Le festival Musiques en été bat son plein à Genève. Mêlant classique, jazz et musique du monde, il offre une affiche éclectique. Des artistes tels que Ron Carter, The Oslo Jazz Festival Orchestra ou Blick Bassy font de l’édition 2016 une cuvée d’exception. Côté classique, la Camerata Bern met la danse à l’honneur et se laisse guider par la violoniste Amandine Beyer. Au programme, les compositeurs français Rameau, Campra, Leclair et Rebel emmènent le public dans l’univers du ballet à Paris au 18ème siècle. Un voyage musical et temporel, à découvrir le jeudi 11 août 2016 à 20h30, dans la Cour de l’Hôtel de Ville. Rencontre avec une artiste multiple, qui sait emmener le public dans le tourbillon de sa passion: la musique baroque.

 

 

Amandine Beyer, quel parcours vous a amené à la musique baroque ?

Par hasard, comme beaucoup de choses dans la vie! Toute petite, j’ai commencé la musique en jouant de la flûte à bec. De la musique renaissance, baroque et contemporaine - tout le répertoire de cet instrument! Ma sœur jouait du piano et c’est elle que j’ai écoutée pendant toute mon enfance. Beaucoup d’harmonies, de mélodies, beaucoup de pièces de toutes les époques. Puis je me suis tournée vers le violon. Et après toutes ces études et expériences, j’ai atterri un beau jour dans la classe de Chiara Banchini à Bâle. A ce moment-là, lors de cette rencontre, j’ai eu la sensation que de nombreux éléments de mon goût et de ma formation musicale entraient finalement en résonance.

 

On a souvent l’impression que l'univers de la musique baroque est très masculin. Comment vous positionnez-vous dans ce paysage?

Peut-être avez-vous raison en ce qui concerne les noms les plus connus de solistes instrumentaux ou chefs… mais quand vous regardez de plus près la composition des ensembles, il y a une grande présence féminine! A l’heure actuelle, je crois qu’il y a de la place sur le devant de la scène pour tout le monde, mais que les femmes savent jouer plusieurs rôles! Si je parle de ma propre expérience, j’ai assez peu ressenti le poids du machisme sur mes épaules, mais c’est sûrement grâce à mon enseignante, Chiara, qui, entre autres bien sûr, a énormément travaillé pour que nous en arrivions là… Des personnes comme elle font que le monde est différent à l’heure actuelle.

 

Quelles sont les caractéristiques de votre instrument (technique, cordes en boyau…)?

J’ai appris à la Schola Cantorum une nouvelle manière de jouer. Sans tenir mon instrument, sans mentonnière ni coussin. Et bien sûr avec des cordes en boyau… A l’époque je n’ai pas réfléchi: j’étais une étudiante très obéissante! Depuis, ma vie de musicienne est tributaire de toutes ces contraintes, complexes, mais qui ouvrent des horizons toujours nouveaux. Cela me permet de réfléchir constamment sur ma propre position, sur la production du son, sur la forme des notes, sur celle de l’archet, et bien sûr sur le passage du temps: nous sommes dépendants de la longévité de la corde en boyau, dont la beauté particulière est si éphémère, tellement tributaire de la température et l’hygrométrie…

 

Vous consacrez une grande partie de votre temps à l'enseignement. Comment conciliez-vous vie de concertiste et de professeur?

Ce sont deux activités qui se complètent. J’apprends des concerts et j’essaie de transmettre cette expérience à mes étudiants. Et j’apprends énormément d’eux! A leur contact, tout peut changer: l’approche d’une difficulté technique, la vision d’une pièce, la manière d’envisager une interprétation… Devoir verbaliser ses propres stratégies oblige à envisager beaucoup de points de vue inhabituels!

Ce que j’apprécie également, c’est la continuité du travail avec l’enseignement. Lors des concerts, le moment est très fugace: même si le contact est privilégié et intense avec le public et qu’il y a une joie très forte, c’est un instant seulement… Avec les classes, il y a la possibilité de voir les choses évoluer sur plusieurs mois ou années.

 

Quelle est votre histoire avec la Camerata Bern?

J’ai eu pour la première fois l’occasion, il y a quelques années, de venir jouer en compagnie de Chiara (Banchini), qui m’avait invitée pour jouer un concerto de Tartini. J’ai été très impressionnée par la manière dont les musiciens réagissaient aux conseils de cette grande violoniste. Pour eux c’était un moment spécial, car ils inauguraient leurs instruments baroques (un magnifique cadeau qu’ils ont reçu pour le 50ème anniversaire de l’ensemble). Depuis, ils continuent à explorer le monde de la musique baroque avec curiosité et enthousiasme. J’ai le plaisir de revenir chaque année pour un projet en leur compagnie, et je vois et j’entends leur son se développer, c’est vraiment important et impactant pour moi de voir des musiciens d’un tel niveau accepter de se confronter à un défi de cette ampleur et le relever avec autant de brio. Et même si je ne viens que sporadiquement, je suis le plus possible l’actualité de leurs projets, car j’aime l’esprit qui anime le groupe. Il y a de l’espace pour la création, pour l’ouverture vers le public très jeune, pour la recherche de liens entre la musique et la danse, et pour la liberté de l’expression du musicien au sein d’un groupe sans chef… Tout ceci est très proche de ma propre vision de la manière de faire la musique et de l’ouvrir au monde.

 

 

La Camerata Bern se produit sans chef. Est-ce que lors de votre collaboration avec cet ensemble, vous dirigez depuis l’instrument? Quelle différence y a-t-il entre ce mode de direction et la direction "classique" (celle d'un chef)?

Je ne peux pas parler de la direction "classique" car je ne l’ai jamais pratiquée. Et je ne "dirige" pas non plus du violon. Il est certain que si je suis invitée par Camerata Bern, j’arrive avec des idées que j’essaie de communiquer, mais il y a beaucoup de place aussi pour la discussion, et évidemment pour l’écoute et le respect de ce que propose chaque membre de l’orchestre. Dans "orchestre de chambre", il y a "chambre"… comme dans "musique de chambre"! Il s’agit de faire de la musique ensemble, d’arriver à un résultat commun. Ce n’est pas toujours facile car le temps est compté, mais peu à peu, au fil des programmes, un langage commun se met en place, et l’amitié et l’estime font le reste.

 

Comment avez-vous établi le programme du concert donné dans le cadre de Musiques en été?

Je suis assez spontanée, et quand nous avons parlé avec Louis Dupras, le manager de Camerata Bern, du programme que nous allions interpréter à Genève en août, l’image de l’été, du plein air, et de la richesse des affects de la musique française parlant de la nature nous est rapidement apparue comme assez attirante. Il y a des tempêtes et du chaos dans ce programme, mais j’espère que le temps sera serein et que nous pourrons profiter de l’atmosphère de la cour de l’Hôtel de Ville!

 

Le traitement des indications (nuances, tempo…) semble différent en musique baroque par rapport au reste du répertoire. Comment est-ce que l'on aborde la musique ancienne pour respecter la volonté du compositeur sans sacrifier son interprétation?

Dans toutes les musiques, l’interprète essaie de respecter la volonté du compositeur. Evidemment, dans la musique baroque, avec la distance temporelle, il y a des codes qui se sont un peu perdus, et nous avons une connaissance fragmentaire du langage interprétatif, ainsi que des conventions d’écriture… Il y a donc encore plus d’"interprétation" que de coutume, beaucoup de recherches, de recours aux sources et à l’intuition, à l’expérience et à la magie de l’instant.

 

Avez-vous déjà eu l'occasion de vous produire à Genève?

J’ai déjà eu l’opportunité de me produire à Genève, et notamment dans cet écrin merveilleux de l’Hôtel de Ville. J’aime cette atmosphère, car elle me rappelle celle d’Aix-en-Provence, ma ville d’origine, l’été, avec les concerts en plein air, profitant de la brise et des hirondelles… C’est une occasion pour rentrer en contact avec un répertoire merveilleux, très humaniste, dans un endroit privilégié. Un moment pour recharger les batteries de ses propres convictions de partage et d’entente entre les peuples, que ce soit du point de vue du musicien ou du public.

 

Quels sont vos projets à court terme ?

J’ai, comme presque tout le monde, beaucoup d’envies… et de projets. Certains se réalisent, d’autres choses imprévues surgissent, d’autres choses attendent encore… Avec mon groupe Gli Incogniti, nous venons d’enregistrer un disque dont la sortie est prévue à l’automne. Au programme nous avons des doubles concerti de Vivaldi avec Giuliano Carmignola, mon idole de toujours - que j’avais eu la joie d’accompagner dans cette même cour il y a des années, avec l’ensemble 415 et Chiara Banchini, comme quoi l’histoire se répète! En janvier prochain, je participerai à un projet d’orchestre de chambre avec des enfants palestiniens, à Jérusalem et Bethléem. Et je rêve de partir en Inde pour avoir le plaisir de rejouer avec le Dr Subramaniam que j’ai rencontré cette année.

Au programme de Musiques en été, le classique se taille la part du lion. Le jeudi 4 août, le pianiste suisse Cédric Pescia, que l’on ne présente plus, fait dialoguer John Cage et Ludwiv van Beethoven, entre clavier traditionnel et piano préparé. Puis L’Orchestre de Chambre de Genève prend le relai aux côtés de l’Académie Solti mardi 9 août, pour un répertoire des plus classiques: Mozart et Haydn. Le concert de la Camerata Bern avec Amandine Beyer clôture la série de concerts classiques de Musiques en été, le jeudi 11 août.

 

Propos recueillis par Ophélie Thouanel

 

Amandine Beyer et la Camerata de Bern en concert dans la Cour de l'Hôtel de Ville de Genève le 11 août 2016.

Renseignements et réservations sur le site www.musiquesenete.ch ou au 0800.418.418 (+41.22.418.36.18 depuis l'étranger).

Tous nos articles