Publié le 20/10/2019 à 12:32

A la recherche de très humains travers

«Montaigne évoque ces moments où l’on pointe chez autrui des défauts qui existent aussi chez nous. Il y a un espace entre ce qu’on est au quotidien et ce qu’on voudrait être que j’ai envie d’explorer avec ce spectacle.»

 

Dès le 30 octobre au Grütli, Mathias Glayre propose Coeur luxuriant et atteint. Ce coeur double peut être celui de chacun, sublime ou médiocre selon l’humeur et la situation de la journée. Selon le papillon de présentation, le spectacle s’adresse «à toutes celles et ceux qui, un jour, ont fait semblant de ne pas voir quelqu’un dans la rue». Et qui ne s’est pas surpris à se désintéresser totalement d’un proche qui témoigne de ses malheurs? Qui n’est jamais saisi par une petite colère d’automobiliste, bien à l’abri derrière son pare-brise? Coeur luxuriant et atteint évoque ces très humains travers, où chacun est saisi par un comportement qu’il condamne chez les autres.

Pour révéler sa thématique, Mathias Glayre proposera des éclairages multi-disciplinaires, le film – un court-métrage - le théâtre, la lumière, ensemble ou séparément doivent offrir des pistes et des illustrations. A mi-chemin d’un mois de création sur plateau, il travaillait à l’élaboration d’un langage chorégraphique pour l’un des moments de son spectacle, confirmant au passage que dans pareille entreprise, les artistes cherchent jusqu’au bout. Percer les secrets du coeur, c’est une aventure.

 

 

«Ce spectacle s’adresse à toutes celles et ceux qui, un jour, ont fait semblant de ne pas voir quelqu’un dans la rue». Vous vous intéressez aux moments d’absence, aux blocages?

Le champ est assez vaste, mais le dénominateur commun est sans doute l’ego, l’image que l’on se fait de soi-même. Nous nous représentons notre identité comme quelque chose de fixe. Alors que nous changeons beaucoup en dix ans, et déjà en vingt minutes. Nous continuons à appeler ça par notre prénom alors que nous évoluons, et que nous sommes traversés en permanence par des idées contradictoires. En ce sens, nous sommes un passage. Mais pour avancer dans la vie, nous avons besoin de rattacher les choses de manière plus fonctionnelle. Un des buts du spectacle est des mettre ces deux pôles en tension.

 

Comment abordez-vous cette thématique?

Puisque je voulais questionner l’ego, il m’a semblé assez naturel de faire appel à un, et même plusieurs alter ego, et de les mettre en situation. Dans le spectacle, la première proposition sera cinématographique, avec un court-métrage d’une vingtaine de minutes. Je mets donc en scène un personnage qui me ressemble dans des situations que j’ai tendance à considérer comme des instants de faiblesse. Des moments où l’ego, attaqué, répond de manière égoïste. Le film se décline ainsi en six situations, six moments de vie où le personnage est pris sur le fait, vu, percé dans sa médiocrité.

 

Un exemple?

Le personnage rencontre une connaissance qui lui fait part de son très récent bonheur d’être père. Et il est incapable de participer à cette joie, ni même vraiment capable d’entendre ce que l’autre lui dit, et finit par se détourner, et par témoigner, face à la caméra, dans une sorte de dédoublement, de son manque d’intérêt, de son refus, en général, pour la paternité.
Dans cette première partie, il n’y a pas autre chose que le film. Je monte sur scène pour en suivre la fin avec les spectateurs, mais il s’agit essentiellement de faciliter la transition avec ce qui va suivre.

 

Quelle plus-value accordez-vous au média film, par rapport au théâtre, partant du fait qu’aucun dispositif multi-média ne vient le troubler?

Le cinéma permet une identification très forte avec les personnages, davantage que le théâtre - où les possibilités de distanciation sont plus importantes, ce qui m’interesse beaucoup. Le film permet d’amener le public dans cet espace, dans ce champs de thématiques très particulier.

 

Et qu’est-ce qui vous y a amené vous-même?

Des lectures. Il y a par exemple des passages des Pensées de Montaigne dans lesquels il évoque ces moments où l’on commente la vie des autres, où l’on pointe chez autrui des défauts qui existent aussi chez nous. Nous ne sommes pas ce que nous voudrions être. Je suis convaincu que nous sommes toujours en deça de nos attentes, et qui si nous faisions chaque soir notre autocritique nous aurions 1000 occasions de nous flageller! Il y a un espace entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être que j’ai envie d’explorer avec ce spectacle.

 

Vous allez ainsi aborder votre thématique avec différentes formes?

Oui, nous travaillons actuellement à trouver également un langage chorégraphique, qui doit me permettre, de trouver une autre forme de narration. Je ne suis pas danseur, donc ce sera sans doute assez simple, mais il me semblait important d’aborder aussi cela par le corps, par quelque chose de très vrai, de trivial. Le point commun avec la première partie sera que le protagoniste que j’interpréterai sur scène sera lui aussi séparé en deux – il sera relayé par une voix off. Mais les modes d’expression seront très différents, tout comme la nature des discours des alter ego, d’ailleurs. Et il y aura une troisième partie, encore très différente.

 

Cette approche multiforme ou pluriforme n’est pas exactement nouvelle dans votre travail de créateur.

Je fonctionne beaucoup ainsi. Par exemple dans un spectacle consacré à notre positionnement face à la pauvreté, j’avais déjà décliné une partie théorique, très argumentée et une autre au contraire complètement sensorielle. J’aime mettre ainsi les sujets en mouvement.

 

Recherchez-vous aussi un choc des contrastes?

Pas un choc. Dans la première partie, le film évite les artifices qui pourraient donner du rythme. Nous avons beaucoup recours au plan séquence. Il y a des moments où l’action est hors-champ, d’autres où il ne se passe pas grand-chose à l’écran. Nous jouons déjà avec la durée, ce qui nous rapproche plus de la temporalité de la vie réelle.

Vers l’ascèse?

J’aime aussi beaucoup l’entertainment. Pour moi, l’un n’exclut pas l’autre.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard


 

Cœur luxuriant et atteint, de et avec Mathias Glayre (Création)

Du 30 octobre au 2 novembre, du 6 au 9 novembret et du 14 au 17 novembre au Grütli

Informations, horaires, réservations:
www.grutli.ch

Conception, écriture et jeu: Mathias Glayre
Réalisation film: Nicolas Wagnières
Chorégraphie: Louise Hanmer

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