Publié le 08/11/2018 à 18:51

A la recherche de Gatsby

«Si Gatsby est une histoire qui mérite d’être réentendue, c’est parce qu’elle résonne d’une manière très particulière avec notre époque. L’adapter ne va pas de soi, mais comme le cinéma s’en était déjà emparé, on s’est dit que cela devait être possible.»

 

Gatsby le Magnifique est à l’affiche du Théâtre du Loup à Genève du 9 au 25 novembre 2018. Dans cette adaptation du roman de F. Scott Fitzgerald, Zoé Reverdin s’attaque à l’atmosphère très particulière de ce roman phare des années folles. Dans ses films, Hollywood a soigné ses reconstitutions, c’est aussi le cas ici, mais dans une approche minimaliste qui entend faire coïncider ses qualités esthétiques propres avec une volonté de mettre en valeur le mystère des personnages.

Ce projet ambitieux s’appuie sur un grand texte classique qui a traversé sans peine les décennies, et entend privilégier les concordances troublantes existantes entre les années 20 et le monde d’aujourd’hui. L’expression «danser au bord du gouffre» peut s’appliquer à cette histoire qui débute dans la légèreté des ultras riches américains, et qui se termine dans le sang. Pour Zoé Reverdin, il est aussi question d’une époque peu propice à l’épanouissement des émotions et de l’amour pur. Mais en est-il parfois autrement?

 

 

Qu’est-ce qui vous a conduit à adapter Gatsby le Magnifique de F. Scott Fitzgerald, qu’est-ce qui a guidé votre choix?

Après avoir mis en scène Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams, j’étais à la recherche d’un autre auteur américain à adapter. Le fait de porter mon choix sur un roman plutôt que sur un texte écrit pour le théâtre n’était pas nouveau pour moi, j’avais déjà adapté Le magicien d’Oz et Reflets dans un œil d’or de Carson McCullers. Si Gatsby est une histoire qui mérite d’être réentendue, c’est déjà parce qu’elle résonne d’une manière très particulière avec notre époque. L’adaptation est loin d’être facile, elle ne va pas de soi, mais comme le cinéma s’en était déjà emparé, on s’est dit que cela devait être possible. Ce processus a été parfois difficile. Mais il m’a permis de réaliser à quel point la matière est riche, à quel point il y a de la profondeur. Dans le travail, on se sent soutenu par la qualité de l’œuvre, celle de la narration, de l’intelligence du déroulement.

 

Le cinéma nous rappelle que Gatsby, c’est aussi des décors somptueux, un accident de voiture…

Nous n’avons pas des moyens hollywoodiens. Mais il y a une mémoire collective du roman, ou de son atmosphère, qui autorise l’ellipse. Nous avons donc pris une option minimaliste, qui permet aussi de jouer sur l’atemporalité. Le décor est très abstrait, tout est blanc, très moderne, cela peut tout à fait évoquer l’appartement d’un trader des années 90. J’ai beaucoup travaillé à l’opéra, un élément de décor, un objet peut évoquer un tout. J’aime beaucoup mettre ainsi à contribution l’imagination du spectateur.

 

Dans le roman, le personnage de Gatsby apparaît assez tard. Vous avez pris le parti de le montrer, au deuxième plan, dès le début.

Le dispositif du «tous en scène» que nous avons expérimenté le permet. Les comédiens ne sortent pas, ils poursuivent des actions secondaires à l’écart. Cela permet – dans l’exemple que vous mentionnez - de placer très tôt Gatsby sur son ponton, de le faire apparaître comme une ligne de fuite et de souligner que l’action tendra vers lui.

Avec différents lieux qui cohabitent en même temps sur scène, le théâtre prend un peu l’aspect d’un studio de cinéma. Les transitions entre les scènes sont facilitées par des interventions du narrateur. Aussi par un support d’images et des chorégraphies. Cela peut rappeler la technique du fondu enchaîné.

 

 

Ce qui convient bien à l’atmosphère douce et un peu irréelle du texte.

Le dispositif permet de mettre en avant un théâtre entre réalisme et abstraction. Jusque dans le jeu des comédiens. Ils peuvent incarner leurs personnages et le texte à la Stanislavski, tout en étant plus abstraits et distants par rapport aux émotions. Si on arrive à trouver un équilibre entre ces deux idées assez opposées, le public l’accepte et on obtient quelque chose d’assez doux. J’aime bien les frontières un peu floues – vous savez: le chat n’est peut-être pas un chat mais un petit animal qui ressemble à un félin…

 

Et dans le roman déjà, Gatsby est longtemps, sinon flou, du moins assez incertain.

Fitzgerald disait d’abord ne pas connaître exactement son passé. Son éditeur lui a demandé de développer un peu. Mais il y a déjà du flou, des réalités qui se chevauchent. Tout cela laisse de la place pour de la distanciation, par rapport aux personnages, par rapport au réel, et même peut-être par rapport à une justesse de jeu.

 

Il est peut-être temps de rappeler que le spectacle raconte de manière parfaitement compréhensible une histoire assez simple.

Tout débute comme une comédie de mœurs dans un univers d’apparence et d’hypocrisie. Tout semble être normal, juste un petit problème de couple… Et cela se termine dans le sang. C’est une tragédie.

 

Qui nous parle encore! Vous dites que votre spectacle évoque l’atemporalité du texte?

Cela m’a frappé à la lecture. Les années 20, les années folles, sont marquées par le début de l’hypercapitalisme et de la société de consommation, qui ne savaient pas qu’elles se dirigeaient vers la Grande Dépression et la Seconde Guerre Mondiale. Nous vivons aujourd’hui dans un monde caractérisé par l’hypercapitalisme et l’hyperconsommation, qui valorise la rapidité, la superficialité, l’échange. N’importe qui peut devenir qui il veut sur les réseaux sociaux. Celui qui n’est pas dans le paraître, qui est dans la recherche d’une vérité, dans l’émotion, est un peu perdu.

 

Gatsby est dans une quête de vérité?

Il tend vers un amour idéal, un amour impossible. Les qualités d’écrivain de Fitzgerald lui ont permis de raconter cette histoire et de la rendre intemporelle. Elle résonne à chaque époque et parle aux gens. Le roman n’a pas traversé un siècle pour rien.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Gatsby le Magnifique est à découvrir au Théâtre du Loup à Genève du 9 au 25 novembre 2018. Mise en scène et adaptation du roman de F. Scott Fitzgerald: Zoé Reverdin (Compagnie du Rhinocéros).
Avec Valentin Rossier, Julia Batinova, Felipe Castro, Adrien Barazzone, Caroline Cons, Léa Pohlhammer et David Gobet.

Renseignements et réservations au +41.22.301.31.00 ou sur le site du théâtre www.theatreduloup.ch

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