Publié le 11/03/2020 à 18:20

A la poursuite du diamant noir

«Fela s’en prenait - notamment - au post-colonialisme. Je cherche pour ma part à évoquer notre responsabilité. Je pense aux conséquences de l’intervention en Libye, à ce qui se passe aujourd’hui dans ce pays, et dans tout le Sahel»

 

Les 19 et 20 mars, l'esprit de Fela Anikulapo Kuti était attendu à la Salle du Lignon de Vernier. Le géant de la musique nigériane des années 70 et 80, l’inventeur de l’afro-beat, l’accusateur flamboyant du post-colonialisme devait reprendre vie, le temps d’un spectacle, grâce au chorégraphe Serge Aimé Coulibaly et à la Cie Faso danse théâtre. Kalakuta Republik tire son nom de l’Etat auto-proclamé que Fela avait créé pour défier le pouvoir, à Lagos.

Mais tout tonitruant et poignant qu’il puisse être, le spectacle présenté par le burkinabé Serge Aimé Coulibaly ne vise pas à faire revivre les hauts faits de la légende – Broadway s’en est chargé! Bien davantage à investir la mémoire de l’activiste. Et d’interroger l’héritage de celui qui fût une jungle de Black Panthers à lui tout seul. Que reste-t-il de son verbe haut, de l’invention de la musique africaine des villes. Avec un spectacle précédent qui avait accompagné la chute du régime de Blaise Campaoré en 2014, avec une démarche de créateur qui le confronte aux attentes formatées du public occidental, le chorégraphe est mieux que bien placé pour expliquer que, si les temps ont changé, la lutte continue. Oui, mais comment?

 

Êtes-vous familier de longue date de la musique de Fela?

Je l’ai découvert en 1986. Il était venu au Burkina, invité par le président Sankara (n.d.l.r.: président anti-impérialiste du Burkina Faso, assassiné en 1987). Ils s’admiraient et s’étaient montrés comme de grands amis pendant son séjour. De mémoire, cela avait duré une semaine, et tous les jours, la télévision nationale diffusait des concerts enregistrés. Les visages peints, les femmes qui l’entouraient, et cette façon provocante de danser était assez inhabituelle à la télévision nationale! Je trouvais cela assez extravagant.

 

 

Cela avait été un choc, pour vous?

Je dois admettre qu’à l’époque, sa musique ne me parlait pas. A 14-15 ans, j’étais tourné vers les Etats-Unis, j’étais fan de Madonna!!! Ce n’est que plus tard, quand j’ai commencé à créer des spectacles, eux-mêmes politiquement engagés, que je l’ai retrouvé – via des archives sur YouTube.

 

Quelle est l’origine de Kalakuta Republic, qui sera interprété à la Salle du Ligon de Vernier?

Il est la suite logique de mon spectacle précédent, Nuit blanche à Ouagadougou. Je l’avais monté là-bas en 2014 avec un des activistes les plus provocateurs du Burkina, Smockey. Il était question d’une prise de pouvoir dans un lieu qui ressemblait beaucoup au Burkina... Et sa préparation a coïncidé avec le mouvement populaire qui a chassé Blaise Compaoré après 27 ans à la tête du pays: la première représentation a été donnée trois jours avant son départ. C’était comme si nous avions dessiné sur scène ce qui allait se passer dans la réalité! Avec un acteur principal du spectacle qui était aussi incontournable dans la réalité – les artistes ont joué un rôle moteur dans ce mouvement. La fiction et le réel se sont rencontrés au cours de ces événements. A partir de là, j’ai voulu créer un spectacle qui serait un hommage aux artistes engagés. Et la figure de Fela s’est imposée.

 

 

Vous évoquez des spectacles engagés. Faites-vous preuve de la même violence que Fela?

A mes débuts, je voulais être très explicite. Même si mes chorégraphies étaient expressives, je voulais que le public comprenne le propos, j’y ajoutais des textes et tout ce qui pouvait aider le public à comprendre. Aujourd’hui, avec la maturité, l’art et la poésie dominent - même si mes spectacles demeurent politiques.

 

Quel Fela voulez-vous aujourd’hui faire découvrir au public?

Je ne veux pas mettre en scène une «vie de Fela», cela ne m’intéresse pas. Je veux plutôt interroger le rôle de l’artiste engagé dans la société. Il s’est exprimé sans concession. Par exemple, en enregistrait des morceaux de 30 minutes, il se contrefichait des programmateurs radio! J’ai eu envie de faire la même chose avec la danse: la première partie du spectacle dure 45 minutes non-stop! J’utilise les différents niveaux de sa musique: et ça monte, et ça monte, à la recherche de la transe. Et pendant ce temps, nous projetons des images qui témoignent de la panique de l’Europe face aux vagues d’émigrés venant d’Irak puis de Syrie.

 

 

Qu’est-ce que vous recherchez avec un tel dispositif?

Fela s’en prenait - notamment - au post-colonialisme. Je cherche pour ma part à évoquer notre responsabilité. Je pense aux conséquences de l’intervention de l’Europe en Libye, à la situation tout ce qui se passe aujourd’hui dans ce pays, au Burkina, au Mali, dans tout le Sahel… C’est très présent dans la première partie du spectacle.
Dans la deuxième, nous rentrons dans le Shrine, le club que Fela avait créé à Lagos. Il est surtout question d’interrogations: comment on peut rentrer ans la boue et en sortir de l’or? Rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir. Je développe une atmosphère, qui interroge son héritage dans notre monde.

 

A-t-il changé la société? D’autres artistes suivent-ils sa voie?

Les musiciens au Nigéria sont moins jusqu’au-boutiste dans leur engagement politique. Mais au niveau musical, il y a une vraie révolution avec les artistes nigérians, tout un mouvement est inspiré par l’afrobeat de Fela, par sa liberté et son inventivité, et par son refus de se laisser enfermer par l’africanicité. C’est aujourd’hui une force importante dans le monde de la musique, et des stars américaines sollicitent les vedettes nigérianes pour des featuring. C’est aussi cela, l’héritage de Fela.

 

Et cela vous inspire…

… C’est exactement ce que j’essaie de faire! Je ne suis pas du tout un artiste qui est passé de la danse traditionnelle à la danse moderne, j’ai découvert la danse par le théâtre, par la création. Et malgré cela, je peux tomber dans un piège. Car en tant qu’Africain, si on ne prend pas garde, on finit par créer ce qu’attendent les autres. Le monde ne s’intéresse à l’Afrique que pour ses malheurs. C’est très réducteur. Nous habitons le monde comme n’importe quel humain. Nous avons notre culture mais nous bénéficions aussi de toutes les influences du monde. Ma mère a accès aux mêmes informations depuis le Burkina que moi depuis la Belgique. L’Afrique est beaucoup plus grande que ce qu’il y a à voir en Afrique. Et il est important de tirer parti de cela pour montrer autre chose. Il y a de nouvelles stratégies à mettre en place, que j’expérimente dans mes chorégraphies.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Kalakuta Republik, par la Cie Faso danse théâtre et Serge Aimé Coulibaly,
ne sera pas, les 19 et 20 mars à 20h30 à la Salle du Lignon, Vernier

Avec Marion Alzieu, Serge Aimé Coulibaly, Ida Faho, Antonia Naouele, Adonis Nebié, Sayouba Sigué, Ahmed Soura
 

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