A l’ODN, entrée au répertoire de Fantasio

«Culture populaire et savante ne sont plus dissociées et rendent notre imaginaire sans limite»

 

Le jeune étudiant Fantasio (Katija Dragojevic) s’ennuie et veut changer de vie. Heureux hasard, une place se libère à la cour du Roi de Bavière (Boris Grappe), le bouffon vient de mourir. Parvenu à se faire engager, causeur de trouble patenté, Fantasio fera tout pour remettre en question les certitudes de la princesse Elsbeth (Melody Louledjian) promise au prince de Mantoue (Pierre Doyen) pour des raisons politiques. Son cœur l’emportera-t-il sur la raison?

En coproduction avec l’Opéra Comique de Paris, le Grand Théâtre de Genève fait entrer Fantasio à son répertoire. Cet Opéra-comique en trois actes de Jacques Offenbach fut créé en 1872 à Paris sur un livret de Paul de Musset, adapté de l’œuvre originale du même nom de son frère Alfred. Remontée en 2017, cette œuvre a été confiée au chef d’orchestre Gergely Madaras et au metteur en scène Thomas Jolly, des trentenaires à l’imagination débordant sur leur temps. Pour en parler l’acteur et metteur en scène Alexandre Dain, collaborateur artistique de Thomas Jolly depuis ses débuts.

 

Vous travaillez avec le metteur en scène Thomas Jolly depuis plus de 10 ans. Comment avez-vous fait connaissance?

C’est une rencontre tout à fait spontanée et humaine qui a marqué le début de notre amitié alors que j’étais encore un jeune acteur en formation. Tous deux à Rennes, nous nous sommes rencontrés à un colloque sur la mise en scène en 2005. Thomas terminait son cursus à l’École du Théâtre National de Bretagne et moi au Conservatoire. Nos idées communes sur la manière de mener un projet théâtral se sont concrétisées par la création de la compagnie La Piccola Familia en 2006 lorsque Thomas est sorti de l’école. J’ai beaucoup appris en travaillant avec lui et aujourd’hui nous partageons le même sens esthétique, que nous avons en quelque sorte "co-construite" avec le temps.

 

Vous faisiez également partie de l’équipe artistique de la pièce Henry VI de Shakespeare, pour laquelle Thomas Jolly a reçu le Molière du metteur en scène d'un spectacle du théâtre public en 2015. Comment pourrait-on qualifier votre style?

Thomas a une formule que j’aime beaucoup: «un théâtre populaire, festif et intelligent.» Pour nous, la notion de populaire est essentielle, nous voulons nous adresser au plus grand nombre, et que l’aspect festif du spectacle soit présent.

 

De nombreux journalistes ont comparé vos mises en scènes à des réalisations cinématographiques telles que celles de Tim Burton ou Quentin Tarantino.

Il y a bien un aspect filmique dans nos créations, notamment dans la manière de raconter des histoires, avec un côté très spectaculaire. Thomas a une grande honnêteté par rapport à ses influences et il dit souvent que son répertoire s’étend de Benjamin Britten à Britney Spears sans hiérarchie. Même si l’effort intellectuel n’est pas le même pour les aborder, l’un peut s’appuyer sur l’autre pour exister. Le show off, l’esbroufe, des spectacles de Britney peut servir la noirceur et la profondeur d’un Britten. Culture populaire et savante ne sont plus dissociées et rendent notre imaginaire sans limite. Parmi nos influences, nous empruntons tant aux jeux vidéo, au phénomène des séries télévisuelles, qu’aux concerts de musiques pop. Par exemple, les ambiances lumineuses sont signées Antoine Travert et Philippe Berthomé, deux créateurs lumière d’horizons très différents. Antoine, avec son expérience dans le monde de la musique pop, a apporté une technologie nouvelle au théâtre avec les projecteurs automatiques qui allient le mouvement à la lumière. Philippe lui, est un spécialiste de la lumière traditionnelle, un passionné qui va jusqu’à souffler ses ampoules lui-même. Il a réalisé de spectaculaires guirlandes lumineuses pour cette pièce. Ici encore nous mixons les sources lumineuses pour démultiplier le langage scénique qu’elles viennent architecturer chacune à leur manière.

 

 

Comment renouvelle-t-on l’art lyrique quand on est trentenaire?

Il faut rester modeste, on ne révolutionne rien et cela ne fait pas partie de notre démarche de base. Nous tenons à rester dans notre propre subjectivité, notre propre culture esthétique et intellectuelle sans chercher à plaire à une quelconque intelligentsia. C’est ainsi que le renouvellement des choses se fait de lui-même, d’une manière naturelle, à travers le regard des jeunes trentenaires que nous sommes.

 

En quoi la mise en scène d’opéra diffère-t-elle de celle du théâtre?

A l’opéra, la mise en scène est une cocréation entre le metteur en scène et le chef d’orchestre, en l’occurrence le chef Gergely Madaras avec qui nous avons eu beaucoup de plaisir à travailler. Le metteur en scène doit prendre en compte les données qui touchent à l’acoustique. Par exemple le fait que les solistes et le chœur doivent pouvoir voir le chef en tout temps, et qu’ils utilisent des techniques très exigeantes qui mobilisent tant leur corps que leur esprit, ce qui ne leur permet pas la même aisance de jeu qu’un comédien.

 

Qu’apporte la sensibilité de la musique par rapport à celle du texte?

Avec Thomas, nous nous sommes demandé pourquoi, et particulièrement dans ce registre de l’opéra-comique qui alterne des parties parlées et des parties chantées, les personnages se mettent soudainement à chanter? Dans notre conceptualisation, nous avons trouvé que les personnages se mettaient à chanter lorsque l’émotion était trop forte, comme un prolongement de la voix parlée. Étrangement, loin d’être une reproduction naturaliste, la musique vient à ce moment-là amplifier le caractère humain développé par le personnage.

 

 

FANTASIO: «Saint-Jean est mort? Le bouffon du roi est mort? Qui a pris sa place? Le ministre de la justice?» Humour et tragédie habitent les paroles de ce jeune homme. Comment avez-vous choisi de caractériser ce personnage?

Dans le poème Idylle, Alfred de Musset écrit: «Une larme a son prix, c'est la sœur d'un sourire». C’est-à-dire que l’âme humaine est composite et Fantasio se fait le kaléidoscope des diverses aspérités humaines à travers sa spontanéité. C’est de ce jeune étudiant peu avenant physiquement, criblé de dettes, qui brûle la vie par les deux bouts, que tombe éperdument amoureuse la princesse. Loin d’être une princesse d’Épinal, c’est cet homme "bizarre" comme elle dit, qui l’attire irrésistiblement. En cela, la mezzo-soprano Katija Dragojevic a fourni un immense travail pour s’approprier toutes les palettes de ce personnage haut en couleur.

 

Peut-on dire que Fantasio est une œuvre facile d’accès à tous les publics?

Tout à fait. D’une part parce que le texte est en français et que les enjeux de l’histoire contée par Alfred de Musset sont très imagés, mais aussi parce qu’aucun bagage préalable n’est attendu pour suivre la musique qui apporte lumière et joie à l’ensemble. Nous avons beaucoup travaillé ce côté spectaculaire et sensible, donc c’est un opéra-comique très vivant et très actuel dans le sens où le suspense est à son comble du début à la fin.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Fantasio est à découvrir à l'Opéra des Nations à Genève du 3 au 20 novembre 2017.

Direction musicale Gergely Madaras, mise en scène Thomas Jolly. Avec Katija Dragojevic, Boris Grappe, Melody Louledjian, Pierre Doyen, Loïc Félix…

Renseignements et réservations au +41.22.322.50.50 ou sur le site www.geneveopera.ch

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